Côté plage: la caravane de l'été
Tour du phare en varappe
dans "l'aigle et la cuisse".
"Je suis un exilé.
je prends un moment pour me pencher à nouveau sur ma vie, et j'essaie de la voir telle qu'elle a été. Parmi la folie que j'ai rencontrée, parmi la précipitation de l'humanité et le fracas et la brutalité des collisions auxquelles j'ai assisté, il y a eu des moments.
Amour, Passion, Promesse. L'espoir de jours meilleurs.
Toutes ces choses. Mais je suis confronté à une vision, et de quelque côté que je me tourne maintenant je suis face à cette vision.
J'étais l'Attrape-Coeurs de Salinger, debout à la lisière d'un champ de sigle grimpant à hauteur d'épaule, percevant le bruit d'enfants invisibles jouant parmi les vagues et les oscillations de couleur, entendant leur rire turbulent, leurs jeux-leur enfance si vous voulez-
et me tenant sur le qui-vive au cas où ils s'approcheraient trop de la lisière du champ.
Car le champ flottait, libre et sans entraves, comme s'il était dans l'espace, et s'ils en atteignaient le bord je n'aurais pas le temps de les retenir avant qu'ils ne tombent.
Donc je regardais, j'attendais, j'écoutais, je faisait tout mon possible pour être là avant qu'ils ne basculent dans le précipice. Car s'ils tombaient, personne ne pourrait plus les ratrapper. Ils seraient partis.
Partis, mais pas oubliés.
C'avait été ma vie.
Une vie déroulée comme du fil, résistance incertaine, longueur inconnue;
se rompra-t-il abruptement ou continuera-t-il indéfiniment, reliant entre elles de nouvelles vies. Parfois du simple coton, à peine suffisant pour assembler les parties d'une chemise, parfois une corde-triplement tressée, e"xtrémités en bonnet turc, chaque brin et chaque fibre goudronnés et tordus pour repousser eau, sang, sueur, larmes; une corde pour dresser une grange, pour faire des noeuds d'arrêt et tirer une nefant presque noyé d'une inondation, pour tenir une jument rouanne et la soumettre à sa volonté, pour ligoter une homme à un arbre et le battre pour ses crimes, pour hisser une voile, pour pendre un pêcheur.
.../...
.../...
Une vie à retenir, ou à voir glisser entre des mains indifférentes et inattentives, mais toujours une vie.
Et lorsqu'on nous en donne une, nous en souhaitons deux ou trois, ou plus , oubliant si facilement que celle que nous avions a été gaspillée.
Le temps avance droit comme une ligne de pêche pleine d'espoir, des semaines devenant des mois devenant des années; pourtant en dépit de tout ce temps, un infime instant de doute et tout s'envole.
Les moments exceptionnels-sporadiques, comme des noeuds serrés, irrégulièrement espacés tels des corbeaux sur un fil télégraphique- de ceux-là nous nous souvenons, et nous n'osons les oublier, car souvent ils ne sont que ce qu'il nous reste à montrer.
.../...
.../...
Je me souviens de chacun d'eux, et aussi d'autres, et me demande parfois si l'imagination n'a pas contribué à façonner ma vie.
Car c'est ce qu'elle était, et sera toujours: une vie.
Maintenant qu'elle a atteint son chapitre final je sens qu'il est temps de raconter tout ce qui s'est passé.
Car voilà qui j'étais, qui je serais toujours...rien de plus que le narrateur, le conteur d'histoires, et si l'on doit juger de qui je suis ou de ce que j'ai fait, qu'il en soit ainsi.
Au moins ceci s'érigera en vérité-un testament si vous voulez, une confession même.
Je suis assis calmement. Je sens la chaleur de mon propre sang sur mes mains, et je me demande si je vais continuer à respirer longtemps. Je regarde le corps d'un homme mort devant moi, et je sais qu'à quelque petite échelle justice a été rendue.
Revenons en arrière maintenant, remontons au tout début. Accompagnez-moi si vous le voulez car c'est tout ce que je peux demander, et malgré tous mes torts, je crois en avoir assez pour que vous m'accordiez ce temps.
Inspirez. Retenez votre souffle. Expirez. Tout doit être silencieux, car lorsqu'ils viendront, lorsqu'ils viendront enfin me chercher, nous devrons être en mesure de les entendre.
.../..."
R.J. Ellory -extrait de:"Seul le silence- traduit de l'anglais par Fabrice Pointeau
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