jeudi 6 août 2026

le bateau ivre

 


"Vous aussi, vous vivez en incarnant plusieurs rôles à la fois. Parfois, on vous attribue un rôle sans vous demander votre avis. On vous colle une étiquette, et vous ne pourrez jamais vous en débarrasser. Elle vous suivra jusque dans la tombe. Cette marque invisible, sans forme précise, fera partie intégrante de votre être. Elle se mêlera à votre chair, peut-être à votre ADN. Impossible de s’en défaire, même en découpant les tissus, en écartant les os et en retirant les organes. C’est fou, non? Imaginez qu’on vous colle cette étiquette dans le dos, couverte d’insultes bien grasses. Elle se nourrira du regard des autres, s’étendra lentement à votre insu. Elle finira par recouvrir votre corps, et plus encore. Elle tentera de vous contrôler"
Dolki Min extrait de "prendre forme" Editions "L'ATALANTE"


"Oui, j'y voyais clair soudain: la plupart des gens s'adonnent au mirage d'une double croyance: ils croient à la pérennité de la mémoire (des hommes, des choses, des actes, des nations) et à la possibilité de réparer (des actes, des erreurs, des péchés, des torts). L'une est aussi fausse que l'autre. La vérité se situe juste à l'opposé: tout sera oublié et rien ne sera réparé. Le rôle de la réparation (et par la vengeance et par le pardon) sera tenu par l'oubli. Personne ne réparera les torts commis, mais tous les torts seront oubliés."
Milan Kundera extrait de: "La Plaisanterie"



"Pour avoir si souvent dormi
Avec ma solitude
Je m'en suis fait presqu'une amie
Une douce habitude
Ell' ne me quitte pas d'un pas
Fidèle comme une ombre
Elle m'a suivi ça et là
Aux quatre coins du monde

Non, je ne suis jamais seul
Avec ma solitude

Quand elle est au creux de mon lit
Elle prend toute la place
Et nous passons de longues nuits
Tous les deux face à face

 Je ne sais vraiment pas jusqu'où
Ira cette complice
Faudra-t-il que j'y prenne goût
Ou que je réagisse?

Non, je ne suis jamais seul
Avec ma solitude

Par elle, j'ai autant appris
Que j'ai versé de larmes
Si parfois je la répudie
Jamais elle ne désarme
Et si je préfère l'amour
D'une autre courtisane
Elle sera à mon dernier jour
Ma dernière compagne

Non, je ne suis jamais seul"
Georges Moustaki "Ma Solitude"

 

Je suis toujours intimidé 
avec ma petite bouée
lorsque j'écris devant l'océan des mots


J'habite un phare
enfin, c'est comme cela que je l'appelle
parce qu'il faut prendre les escaliers pour le comprendre





"C'est un coin d'herbes folles de bleuets de chiendentBlotti entre la jongle infernale des grandsEt le petit jardin tranquille de l'enfanceC'est une île inconnue de vos cartes adultesUn lagon épargné une prairie inculteUne lande battue où les korrigans dansentL'adolescence
C'est l'échelle de soie c'est Juliette entrevueDebout dans le miroir c'est la cousine nueQui s'émerveille et crie au fond de mon silenceC'est un baiser volé à la barbe du tempsC'est deux enfants qui s'aiment à l'ombre d'un cadranOù sous chaque seconde l'immortalité danseL'adolescence l'adolescence
C'est toujours c'est jamais c'est éternellementLe coeur au bord des lèvres le spleen à fleur de dentsEt au ventre-volcan l'amour-incandescenceC'est je t'aime on se tient c'est je t'aime on se tueC'est la Vallée d'la Mort de l'aut' côté d'la rueVers les noirs pâturages la haute transhumanceL'adolescence
C'est les poings dans les poches fermées à double tourC'est famille je vous hais c'est René à CombourgOphélie qui se noie c'est Lucile qui s'avanceC'est notre Diable au corps c'est le Grand Meaulnes en routeC'est ce vieux Bateau Ivre qui reviendra sans douteLes flancs chargés d'oiseaux de fleurs et d'innocenceL'adolescence l'adolescence
Depuis plus de vingt ans que j'y ai jeté l'ancreDans ce pays de fous de chiens tièdes et de cancresDepuis plus de vingt ans j'y passe mes vacancesEt comme ce vieillard de quatre-vingts printempsQui s'endort un beau soir et qu'on couche dedansSon petit tout petit coin de terre de ProvenceCouchez-moi je vous prie quand viendra le momentDans ma terre mon pays couchez-moi doucementEn adolescence en adolescence"
Henri Tachan "L'adolescence"

lundi 3 août 2026

le dos rond

 

"Prenez de la tragédie, écrivez un livre.
Regardez.
Ce n'est qu'en se noyant que l'on comprend avec quelle férocité
nos pieds peuvent décocher des ruades.
Nous étions mar, marqués&maugréants,
mer démontée.
Combien de naufrages avons-nous encore en nous.
Où que nous regardions, il y a un corps détruit.
On nous a enjoint de ne jamais employer Je quand nous écrivions,
parce que éliminer cette voix rend les arguments plus légitimes.
Mais nous nous rendons compte que rien n'est aussi convaincant que soi -notre vie;
notre corps&ses meurtrissures témoignent de leur propre point de vue cabossé.
Qu'y a t-il de plus puissant que l'innéfacé.
Ces hommes ont passé des mois, égarés  sur les vagues, à ne voir d'autres visages que les leurs,
lessivés par une mer de coups de soleil
.../..."


".../...
Attendez suffisamment longtemps&des garçons peuvent devenir venimeux comme des bêtes,
leurs barbes coulant sur leur poitrine comme des écharpes.
Ce qui survit, ce qui est sauvé, doit-il être sauvage à ce point?  Est-ce donc cette mer dont nous sommes sortis, non pas plus animaux , mais plus humains? Exténués. Entravés, le coeur serré. Oui. Mais humains,&humains.
En d'autres termes nous devenons ce que nous chassons, parce que nous commençons inévitablement à penser comme notre proie.
Les morts alimentaient les lampes d'un monde accroché à la nuit, un siècle tout entier éclairé par du sang.
Quand ce cachalot a massacré leur bateau, il ne faisait plus aucun doute que la haine pouvait croître dans le giron d'une créature.
La pêche à la baleine c'est comme partir en guerre, on ne reviendra peut-être pas de l'indéchiffrable naufrage. Dérivant à présent dans de petites embarcations ballotées, les hommes d'équipage égarés se détournèrent de la promesse d'une terre, par peur des cannibales, ces fables rouges des ailleurs. Cette décision-là prolongea leurre terreur  de la longueur d'un océan rageur.
Etions-nous le moins du monde différents, moins déchirés, captivés&perdus. La perte est indéchiffrable.
Peut-on seulement vous sauver si vous avez été détruits
../...



.../...
Nous les voyons à présent, après plusieurs mois de fièvre, à la toute fin de leurs cauchemars bleus, la chair de leues amis rouge sur leurs dents. Ils avaient mangé 7 de leurs camarades. On devient ce qu'on fuit&ce qu'on craint.
Qui peut payer le prix de la lumière. Nous pourrions avoir tort.
Nous avons souvent tort.
Mais nous refusons de croire que l'unique façon d'apprendre soit le fouet&le fléau, la flèche du désastre.
Contrairement à la croyance populaire, il n'est pas simple pour nous de mentir. Même le corps livre des indices qui le trahissent, même notre sang court vers la vérité. Nous sommes nés droits,
dans la confiance, sans limites, sans jamais bannir tout ce que nous aimons.
Regardez-nos paumes ouvertes mais encore pleines, comme une chose qui éclot.
Nous allons de l'avant, en abritant aussi
cette unique vie."
Amanda Gorman- extrait de: "Quelle épave que l'homme"-









".../...
J'avais besoin d'un bon anticyclone.
Mais surtout de repos, de vent, d'iode, de calme.
De vin blanc bien frais. De fruits de mer. D'odeur de goémon.
Il est prouvé depuis longtemps que le cerveau est une machine, même si son unfinie complexité et les ressources inexplorées qu'il cache encore le rendent aussi mystériex qu'une majorité belge introuvable.
Or, une machine n'importe laquelle, ne peut pas décemment toujours être en marche.
Même les ordinateurs les plus performants ont besoin de passer de l'état de fonctionnement, voire de veille, à l'état d'extinction totale, où ils retrouvent les privilèges de leurs consoeurs, machines moins nobles, tous ces lave-linge ou bagnoles . On déconnecte, on débranche, on enlève la prise, et ça peut enfin refroidir.
Pour mon cerveau, il devrait en être de même. Et rien à voir avec mon coeur, machine grossière et primitive, peu aboutie, ne pouvant se réparer elle-même. Même si chez certains on peut diagnostiquer plus de coeur que de tête.
La main sur le démarreur, j'ai senti qu'il me fallait un interrupteur, tout simple, genre lampe de table de nuit, pour pouvoir déconnecter le chou du haut.
Pas pour dormir. Pendant le sommeil , c'est le contraire, le cerveau travaille tous azimuts et en profite pour conclure ses petites affaires secrètes.
Non, il me fallait un système de déconnextion absolu, temporisé, avec remise en marche préprogrammée. Pas un reset, comme on dit en informatique, pas de perte ni de nettoyage, non, un simple arrêt total, où plus rien du travail, de la responsabilité, de l'idée du temps qui passe, du désir, et de la bienséance, ne soit au rendez-vous.
Une ventilation qui s'arrête, des circuits qui se figent, la chimie qui se repose et tout qui se dégonfle.
Sinon, normal, rationnel, il y a risque de suechauffe et obligation d'usure, comme tout matériel, même japonais.

J'ai passé la première.
La Toyota a rugi.
Merci Papa.
.../..."
Jean-Bernard Pouy extrait de: "Ma ZAD


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La Baule fait  "le dos rond"









Photos de Christine M.