" (...) on ne philosophe jamais qu'avec ses souvenirs de jeunesse ; il n'y a pas d'idées supplémentaires."
"Cet été a mis le feu… à Voltaire ! Selon les philosophes Jeanne Etelain et Patrice Maniglier, la série de canicules qui a assommé la France et les incendies qui ont ravagé quelque 120 000 hectares de territoire ont aussi carbonisé l’auteur de « Candide ». En 1756, Voltaire a en effet écrit un célèbre texte sur une catastrophe – un tremblement de terre qui avait anéanti Lisbonne – pour soutenir qu’il ne s’agissait pas d’un châtiment envoyé par Dieu, mais d’un événement entièrement naturel, derrière lequel il ne fallait pas chercher de signification morale. Le but de Voltaire était louable : lutter contre l’obscurantisme.
Pour les deux, il faudrait même aller plus loin, et considérer que tout notre environnement a fini par devenir aussi artificiel – c’est-à-dire fabriqué par la main d’Homo sapiens – qu’une voiture ou un smartphone. « Par exemple, l’air que nous respirons, modifié dans sa nature par la pollution et par le réchauffement, n’est-il pas devenu l’air s’échappant d’une sorte de grand climatiseur ? » s’interroge Maniglier. Ce constat les conduit à redonner à la politique toute la place qui est la sienne, dans la lignée de ce que la philosophe américaine Nancy Tuana a écrit jadis à propos de l’ouragan Katrina. Pour elle, Katrina, qui a surtout ravagé les quartiers noirs et pauvres de La Nouvelle-Orléans en 2005, est en effet le fruit d’un phénomène climatique (les cyclones), mais aussi d’activités humaines (déforestation, réchauffement de l’océan…) qui lui ont donné de la puissance, et d’une politique de protection de certains quartiers – les favorisés – plutôt que d’autres. Tuana parle ainsi d’une « porosité visqueuse » (son concept majeur) entre nature et culture, deux notions qu’il est absurde de continuer à penser séparément puisqu’elles s’entremêlent en permanence.
« La matière n’est pas le réceptacle passif de ce que nous lui faisons »
Certains penseurs poussent cette réflexion à un niveau encore plus ontologique (lié à l’être des choses) : et si les canicules, inondations, sécheresses et incendies n’étaient pas simplement des conséquences physiques de notre activité humaine ? Et s’il y avait, au sein même de la matière, quelque chose qui ne relevait pas d’une simple réaction à ce que nous lui faisons, mais qui agissait de son propre chef ? C’est la pensée d’une partie des nouveaux matérialistes, un courant anglo-saxon encore peu connu en France, mais qu’un récent recueil tout à fait pédagogique, dirigé par Jeanne Etelain, entend populariser : « Ce que les féminismes font à la métaphysique ». Rappelons que le matérialisme, en philo, c’est l’idée (partagée entre autres par Lucrèce, Diderot et Marx), que rien n’existe en dehors de la matière, qu’il n’y a pas d’un côté des choses physiques qui seraient des amoncellements d’atomes et, de l’autre, des entités (âme, esprit, Dieu…) d’une autre nature. Tout est matière. Les néomatérialistes vont plus loin : pour eux, la matière est agentive, c’est-à‑dire poussée par une puissance que Jeanne Etelain décrit comme « active, créative et imprévisible ».




















