mardi 10 janvier 2012

bernique ta mer




Parler, c'est du présent sociable 
ou s'imaginant l'être
 enfin, peut-être.
Alors, au creux du terrier
qui me ressemble 
un peu sans doute,
je préfère raconter.
Comme on écrit dans la marge mais sans le rouge aux joues propre à l'école de l'humiliation.
 Plutôt, en regardant passer des mots qui  interpellent
sans pour autant demander une réponse à la seconde ou une attitude présentable.



Prendre le temps d'arranger la scène à sa convenance.
Mettre du blanc juste  derrière la phrase et plein...
oh oui, tout plein...
de signes de ponctuation
qui emmerdent tant l'écritoire diplomé.
académique, ampoulé sous les watts
Se sentir léger en suspension et rebondir béat  sur le ventre de la baleine féconde de l'imagination soldée
ou
qui vaut rien, c'est pareil.
Tant qu'à mâle faire.


Mais toujours regarder la mer
d'où l'on vient
et l'on retourne
pour enfin  se taire
quand l'heure tourne.

lundi 9 janvier 2012

babylone sous les bombes



[L’avant-guerre]



   "J'ai étudié longtemps, très longtemps, brillamment, très brillamment, si brillamment qu’au bout du compte, cela m’a enseigné une vérité absolue : je n’étais pas fait pour le métier auquel je m’étais destiné, n’en avais aucune envie. Alors, j’en ai exercé d’autres, ici, ailleurs, quantité, et comme bien sûr, je n’étais pas davantage fait pour eux qu’ils étaient faits pour moi, cela m’a conduit au sommet de la pyramide des institutions publiques. Cela a fait de moi un être privilégié, d’ailleurs c’est bien simple, même si je les partage avec beaucoup, j’hésite à vous avouer les avantages qui sont miens.    J’en éprouve même un peu de honte    J’œuvre pour un consortium gigantesque, un consortium qui jamais ne délocalisera, qui jamais pour des questions de coût, n’ira chercher main-d’œuvre ailleurs, et qui, par-dessus le marché, me laisse du temps libre, plein.    Je suis de l’élite commune.    De temps à autre, je signale au consortium que je suis toujours en son sein, au moyen de mon choix, je pointe présent : courriel, courrier, téléphone… Tout est bon, le consortium n’est pas très regardant.    J’ai la belle vie.    Celle d’un chômeur.    Évidemment, ça n’a pas non plus que des avantages, dire que je suis bien payé serait un mensonge, sans parler que l’ancienneté n’est pas prise en compte, ce serait même plutôt l’inverse, et puis, comme tous ceux du consortium, je suis chassé par la concurrence « rue ». Faut que je fasse gaffe, la rue sans cesse recrute, sans cesse embauche, peut un de ces quatre me refourguer un chien, un litron de rouge et un bout de son trottoir, le tout joliment emballé dans un contrat à durée indéterminé.    J’ai la belle vie dangereuse    Et du temps libre, donc.    Pour pallier la générosité déclinante du consortium, pour contrer les propositions de la rue et pour quelques billets, je débarde trois jours par semaine chez un grossiste du coin. Jusqu’aux premières lueurs de l’aube, je vide les camions de leurs denrées fruitières en cageots, cagettes et autres caisses. Je joue du chariot comme personne : j’ai le diable au corps moi.    Le diable au corps.    Elle est bien bonne !    Et pendant mon temps libre, je joue des mots."

Extrait de "Babylone sous les bombes" un roman de Stéphane Mariesté- Editions Intervista