" L'école faisait office de gare de triage. Certains en sortaient tôt,
qu'on destinait à des tâches manuelles, sous-payées, ou peu
gratifiantes. Il arrivait certes que l'un d'entre eux finisse plombier
millionnaire ou garagiste plein aux as, mais dans l'ensemble, ces
sorties de route anticipées ne menaient pas très loin. D'autres allaient
jusqu'au bac, 80 % d'une classe d'âge apparemment, et puis se
retrouvaient en philo, socio, psycho, éco-gestion. Après un brutal coup
de tamis au premier semestre, ils pouvaient espérer de piètres diplômes,
qui les promettaient à d'interminables recherches d'emploi, à un
concours administratif passé de guerre lasse, à des sorts divers et
frustrants, comme prof de ZEP ou chargé de com dans l'administration
territoriale. Ils iraient alors grossir cette acrimonieuse catégorie des
citoyens sur-éduqués et sous-employés, qui comprenait tout et ne pouvait
rien. Ils seraient déçus, en colère, progressivement émoussés dans
leurs ambitions, puis se trouveraient des dérivatifs, comme la
constitution d'une cave à vin ou la conversion à une religion orientale."
Nicolas Mathieu extrait de: "Leurs enfants après eux"
"Au-dessus de nous, l'espace ; au-dessous, un miroir ; la surface des
eaux est pareille au regard de beaux yeux ouverts ; on s'y perd sans
comprendre. La surface des eaux demeure l'éternel miroir, elle réfléchit
le ciel et garde son intégrité.
En se penchant vers l'épaisseur des eaux, chacun n'y verra que le reflet
de lui-même ; en se relevant, son regard se perdra dans le cercle
d'horizon."
Je préfère m'échapper, me désunir, m'entrainer au goût du vide bien rempli,
et grappiller au fil de l'eau qui ne retient rien
"Il pleuvait donc, et la vie pleut, elle aussi. Elle a capitulé avant de
commencer. Sa trajectoire est sourde, son mouvement ne lui appartient
pas. Elle ne part de nulle part et finit exactement au point de son
commencement, sauf qu'elle a, entre-temps, perdu toute sa hauteur.
Entraînée par son propre poids, elle n'est rien d'autre qu'une vitesse
têtue précipitée vers le rien. Le pire étant qu'elle ne peut pas décider
du voyage qu'elle va parcourir : tout est écrit d'avance, il faut s'en
remettre au vent, aux forces environnantes et aux puissances hostiles.
La goutte tombe raide, sans dévier un seul instant de sa ligne, sans se
permettre de danser, de s'enfuir, d'être libre. Elle diminue, elle
descend, mais ne se déplace pas. Le temps passe et la défaite augmente.
Alors le cap disparaît totalement, c'est la grande culbute.
"
Nathan Devers extrait de: "Les liens artificiels
"Les mots, j'ai appris à les aimer tous, les simples et les compliqués
que je lisais dans le journal du maître, ceux que je comprends pas
toujours et que j'aime quand même, juste parce qu'ils sonnent bien. La
musique qui en sort souvent est capable de m'emmener ailleurs, de me
faire voyager en faisant taire ce qu'ils ont dans le ventre, pour faire
place à quelque chose de supérieur qui est du rêve. Je les appelle des
mots magiciens : utopie, radieux, jovial, maladrerie, miscellanées,
mitre, méridien, pyracantha, mausolée, billevesée, iota, ire, parangon,
godelureau, mauresque, jurisprudence, confiteor, et tellement d'autres
que j'ai retenu sans effort, pourtant sans connaître leur sens. Ils me
semblent plus facile à porter que ceux qui disent. Ils sont de la
nourriture pour ce qui s'envolera de mon corps quand je serai morte, ma
musique à moi. C'est peut-être ce qu'on appelle une âme."