"Je ferme enfin les yeux. Je ne dors pas mais mes yeux sont fermés. La
lumière du jour perce à peine, des taches de couleur flottent
au-dedans, indistinctes. J’entends tout ce qui bouge, respire. Tout.
Rien n’échappe à mon ouïe. Les différents groupes électrogènes du
quartier, le sifflement d’une bouilloire, le bourdonnement d’une mouche
qui me nargue, une voiture qui s’éloigne, une autre qui s’approche, des
klaxons lointains, un avion de ligne qui passe au-dessus, quelques
aboiements, aigus, rauques, un tapis qui se fait battre, le cri d’une
sirène, l’énième grondement circulaire des avions de chasse de Tsahal,
une scie électrique au travail, la matière qui cède, une sonnerie de
téléphone, quelques notes d’un piano, une voisine qui appelle le
concierge, qui insiste, une série télévisée doublée, des gémissements,
les notes de piano qui reviennent, tentent d’élaborer, le chat qui
s’avance sur le haut du dossier du canapé, au-dessus de mon crâne
dégarni, qui me tapote d’une patte, griffes rentrées, le troisième ou le
quatrième appel à la prière du muezzin, puis le trou.
Mes yeux ont dû se rouvrir d’un coup, je ne sais plus. Je me suis retrouvé dans la rue, ces mêmes rues et places conquises l’automne précédent, j’ai failli écrire libérées, mais nul autre, ni les camarades, ni les indécis, ni les misérables,
ni les tentes dressées, ni ce poing géant et ce drapeau de parade, ni
la flicaille, ni la soldatesque, ni les mouchards, ni les gaz, ni les
irritations, ni les ambulances, seuls les graffitis, les murs, les
blocs, les barbelés et mon corps figé. Et ce tract à mes pieds,
retourné, un peu chiffonné. Un nuage vient m’offrir un répit d’ombre,
progressivement il couvre tout ce supposé centre-ville. Il bouge
lentement, lourdement. Je finis par lever la tête. Rien de particulier
de prime abord, un des gratte-ciel avait semble-t-il éclipsé le soleil,
sombre menhir érigé. L’air cependant. Chaque molécule, chaque atome, ou
presque. À peine visibles. Un instant je les avais confondus avec de la
poussière. Ils ne bougeaient pas eux aussi. Ce n’est que quand je me
suis mis à enfin me mouvoir qu’ils se mirent à en faire de même. On
aurait dit qu’ils m’accompagnaient, que j’en faisais partie. J’avais
hésité à me pencher et retourner le tract, un peu de rouge et de noir
transparaissaient. J’avais tout autant hésité dans la direction à
prendre. Mes pas décidèrent pour moi, ils ne me menèrent pas bien loin.
Un vaste parking aérien puis un autre traversés, juste un véhicule,
vraisemblablement abandonné, les quatre pneus à plat, un maladroit vous tous
barrant le pare-brise arrière, et la mer qui s’étalait derrière
d’autres barbelés. Deux navires jumeaux mouillaient, côte à côte, du
bleu et du blanc, bleu de cobalt. Nul pavillon. Avaient-ils un nom ? Les
bateaux en ont-ils obligatoirement un ? Ils avaient l’air intact,
flambant neuf. Leur proue me faisait face. C’est si imposant, si
rassurant, un navire à quai, deux navires identiques côte à côte, encore
plus. Colosses étendus. On en oublierait ce qui les attend. J’étais
resté à distance, la route entre nous, cinq cent mètres, huit
cent peut-être. Les molécules et les atomes s’épaississaient, prenaient
une forme de moins en moins abstraite et, en même temps, ils ne
ressemblaient à rien. Ils semblaient m’attendre. Je tendis une main, la
gauche je crois bien. Je l’agitais assez grotesquement au bout d’un
moment. Ils ne réagissaient pas pour autant. Points obstinément fixes.
De même le soleil derrière le gratte-ciel. De même les jumeaux, le
bassin dans lequel ils avaient jeté l’ancre, tout autour, au-delà,
l’horizon, aussi loin que mes yeux pouvaient distinguer, la moindre
entité pour tout dire. Résolument fixes. Je ne savais plus s’il fallait
en rire ou si je devais tout simplement m’en aller. J’avais le choix,
côté ouest, ou le sens inverse, côté nord, ou encore faire machine
arrière. Je me disais que les gens allaient forcément commencer par
apparaître, ne serait-ce que l’un après l’autre. Cela allait se
dissiper, il ne pouvait en être autrement. C’est à cet instant précis
que j’entendis ce son lointain. Cela dura quelques secondes. Quelques
autres secondes et cela se répéta. Toujours aussi lointain, toujours la
même durée. Ce n’était pas un cri. De nouveau, après quelques secondes.
Et de nouveau. Encore. Tel un métronome. Je ne parvenais pas à
reconnaître ce son, sa nature. Au-dessus, le ciel s’était figé entre
jour et nuit. Il ne basculait pas, ni d’un côté ni de l’autre. Il ne
pouvait. La mer était son miroir.
Ce n’est qu’au bout de la neuvième fois que je me rendis compte que
cela s’approchait. La même cadence, la même mesure. Une voix humaine
assurément. Un chœur ? Un accord peut-être. Cela se rapprochait très
lentement. Était-ce des mots scandés, un tambour qui les accompagnait ?
Pour chaque mot, chaque vocable, un coup. Je pouvais les compter, mais
je ne distinguais pas les paroles, pas encore. Cela n’en finissait plus
de s’approcher.
C’est seulement au contact que se découvrent l’ami et
l’ennemi. Une situation politique ne procède pas d’une décision, mais du
choc ou de la rencontre entre plusieurs décisions. Qui part du proche
ne renonce pas au lointain, il se donne juste une chance d’arriver. Car
c’est toujours depuis l’ici et maintenant que se donne le lointain.
C’est toujours ici que le lointain nous touche et que nous nous en soucions. "
"Récapitulons : un professeur est décapité en France par un islamiste
convaincu que montrer un dessin du trou de balle du prophète mérite la
mort. Et, en réaction à cet attentat, de nombreux musulmans dans le
monde, boycottent la Vache qui rit et le Caprice des Dieux pour dénoncer
l’"islamophobie" présumée de la France.
Pour les auditeurs qui n’auraient pas suivi l’évolution du monde ces
dernières années, il s’agit de faits réels et pas du résumé du prochain
film de Sacha Baron Cohen.
Alors c’est vrai qu’on pourrait s’interroger sur la logique qui
pousse des musulmans à se lancer dans ce genre de boycott, quand on
connaît l’attachement des Arabes pour la Vache qui rit et le Caprice des
Dieux (que je partage) et surtout quand on connaît l’indifférence
quasi-totale du monde musulman au sujet du massacre des Ouïghours par la
Chine et celui des yéménites par l’Arabie saoudite. Comme quoi certains
attachent plus d’importance à un dessin qu’à la vie de ceux qu’ils
considèrent comme "leurs frères". Ce qui donne tout son sens au mot
famille et la folle envie d’en faire partie… ou pas.
Comme si ça ne suffisait pas, après qu’Emmanuel Macron ait promis à
Samuel Paty que la France ne renoncerait pas aux caricatures, le premier
ministre pakistanais et le président turc, ont :
Traité le Président français d’“islamophobe“ pour l’un
Et invité à passer un examen de santé mentale pour l’autre.
Je sais que d’habitude ces incitations à la haine à peine voilées,
sous couvert de dénonciation d’une “islamophobie“ présumée de Charlie
Hebdo, de Mila, de la France, des laïcs et du modèle français, étaient
plutôt le fait de militants communautaristes, d’animateurs télé, ou
encore de stars de la téléréalité légitimant la haine sous couvert de
compassion.
Mais là, il s’agit d’un président et d’un Premier ministre en exercice désignant ouvertement la France comme cible, ce qui est assez différent.
C’est simple, pour retrouver ce niveau d’indécence, il faudrait
recenser l’ensemble de ceux qui n’ont rien trouvé de mieux que de
continuer à qualifier les dessins de Charlie Hebdo d'"islamophobes"
après que sa rédaction ait été décimée. Si, si, je vous assure, il y en
a.
Franchement, à ce niveau de haine à l’égard du modèle laïc français, on pourrait presque parler de koufarophobie.
Oui la koufarophobie, la haine de tous ceux qui défendent un autre
modèle que l'islamisme. C’est la stigmatisation de tous les mécréants,
mais aussi de tous les musulmans qui considèrent que ce n’est pas un
dessin qui leur fera, ni un deuxième trou au derrière, ni renoncer au
Caprice des dieux.
Comme d’habitude, ces appels à la haine et ces incitations à
commettre des attentats s’abritent pudiquement derrière la défense de
pauvres musulmans choqués par un dessin, pour mieux condamner à mort
ceux qui préfèreraient en rire.
Jamais les appels au meurtre lancés par ceux qui passent leur temps à
qualifier la France et le modèle français d’"islamophobes" n’auront été
aussi clairs et, je le crains, aussi dangereux.
Ce qui est dommage, parce que s’il s’agissait d’un échange apaisé et
constructif nous pourrions comparer sereinement le modèle français avec
le modèle de liberté d’expression à l’iranienne, la saoudienne, la
koweitienne, la turque et la pakistanaise juste histoire de voir, lequel
on préfère. Moi, personnellement j’ai choisi."