"Quand
l'inspiration faisait défaut à Albert, c'est-à-dire environ sept
fois par semaine, il aimait aller se ressourcer au Parc Montsouris
non loin de chez lui, flâner un peu, saisir des tranches de vies,
les enfants, les clodos célestes, le jardinier ramassant les
feuilles à l'automne, les culs lycra des belles joggeuses sans
visage. Au fond, ce qu'il manquait à son écriture, c'était la
palpable odeur du vrai, un geste, une posture, une intention… alors
qu'en fait, il le savait sans se l'avouer, tout n'est que mensonge.
La vérité est un mensonge qui dure plus longtemps que les autres
voilà tout. De ces innocents bambins qui jouent au bac à sable, la
petite brunette deviendra putain, le poulbot châtain toxico, la grande
bringue avec les nattes mariera un homme d'affaires et se fera chier
toute sa vie. Au fond les clodos pour la plupart, sont des dictateurs
qui ont raté leur vie, des capitaines d'industrie à la
dérive…donnez-leur deux sous, un peu de pouvoir, vous verrez !
Le culs des joggeuses, c'était la même chose, que resterait-il du
désir un fois passé à la douche, pour leur cul flasque dans des
culottes de coton ?
Tout
est mensonge, tout meurt et même si nous nous efforçons à faire
tenir la vie du bout de nos souvenirs ou au fond de nos mémoires,
tout mourra un jour sans plus personne pour s'en souvenir. Alors la
vérité comme le mensonge iront se mélanger jusqu'à ne plus être
qu'une, dans une façon de partouze universelle pour les siècles et les
siècles à venir…ah merde !
De la
vérité ou du mensonge, Albert s'en foutait comme de sa première
dictée de Mérimée, il était là pour écrire des histoires et
c'était quand même plus important que ces concepts en toc à trois
sous qu'on achète comme les bagues à la foire dans les
distributeurs…
Albert
était là sur un banc à côté du kiosque à musique dans les
premiers frimas de septembre. Septembre, une année meurt, une autre
renaît. Septembre était toujours un moment douloureux pour lui, la
saison de la perte et de l'oubli.
Tiens,
le vieil homme au chien sans chien passait devant lui !
Le
vieil homme au chien sans chien était une énigme vivante. Plusieurs
années qu'il se baladait Parc Montsouris avec une laisse et un
collier…mais sans chien au bout, un genre d'anomalie mais qu'on
arrive aisément à reconstituer dans notre imaginaire, un homme sans
tête, un sourire sans visage….
L'homme
au chien sans chien tourna la tête, s'arrêta de promener son chien
qui n'était pas et s'adressa à Albert.
- Monsieur,
vous permettez que je vienne m'asseoir à côté de vous, c'est mon
anniversaire ?
- Euh,
bien entendu, fit Albert
-Monsieur,
continua-t-il, puisque la glace est rompue d'une certaine manière,
puis-je m'essayer à vous poser une question indélicate ?
-Vous
avez de la chance, je ne répond aux questions justement que le jour
de mon anniversaire.
-Où
est le chien…
-Évidemment
la même question chaque année…
L'homme,
un poil farfelu prit une grande respiration et commença.
Voyez-vous,
nous n'avons pas eu d'enfants avec ma femme, puis me femme est morte
elle aussi, alors j'ai eu des chiens. J'ai eu toutes sortes de
chiens, des gros, des petits, des intelligents, des idiots, il en va
des chiens comme des humains vous savez. Le dernier en date était
exceptionnel, une sorte de prolongement de mon esprit, une source
infinie d'affection et de réconfort, ni trop collant, ni trop
distant. J'étais ma propre conscience et en même temps celle de mon
chien, un supplément d'âme…et bizarrement un surcroît d'humanité.
Aussi quand il est mort, quelque chose est mort en moi aussi, paradoxalement quelque chose de mon chien vit encore en moi, une
sorte de devenir animal. Je
vieillis et je perds un peu la tête, et bien conscient que ce
chien-là serait indépassable, j'ai décidé qu'il serait le
dernier. Parfois
j'allais me blottir près de lui, sur son tapis bien trop grand pour
lui seul, en chien de fusil pour ainsi dire et j'entendais battre son
cœur, s'allonger sa respiration. Parfois il venait me présenter sa
gueule, la posait lourdement sur l'une de mes jambes et je le
caressait pendant des minutes entières, les crâne, les joues,
l'oreille, il en ronronnait de bonheur…
- Oh
vous savez, le bonheur chez les chiens…
Fit
Albert, l'air inspiré et le menton haut d'un professeur au Collège
de France. Mais il n'eut pas le temps d'exposer sa fumante théorie
car l'homme au chien le coupa net.
-Parce
que vous, vous savez peut-être ce qu'est le bonheur pour les
hommes ?
Un ange passa…l’ange des coups de pieds cul.
- Quand
il est mort, ce fût un grand vide. Il est mort dans mes bras, et mes
bras n'ont jamais pu combler cette béance. Un matin, quelques
semaines après sa mort, alors que la douleur s'estompait un peu, je
suis allé machinalement à la porte d'entrée, récupérant la
laisse qui traînait là encore et j'ai dit « allez le chien on
va promener ! ». Je suis resté là quelques minutes l'air triste et
bête, surtout très seul…puis j'ai décidé d'aller le promener quand même. Les
longues balades matinales me manquaient, celles de l'après-midi
aussi…
Un
jour que je le promenait, alors qu'évidement il n'était plus là,
je me suis dit : au fond, qui de nous deux promène l'autre ? Les
petits matins pluvieux, il devait parfois en avoir marre de ma manie
de toujours sortir… Je porte sa laisse à son cou, mais qui est
attaché au fond ? Tout autant moi que lui.
Je
promène quelque chose qui n'est plus, et cette chose me promène
tout autant, cette chose qui n'est plus; je suis son prolongement.
Je pourrais promener sans laisse ni collier, mais à quoi bon, ce
serait comme aller à la plage sans qu'il y ait la mer…et puis, il
a souvent tendance à s'échapper…
Mon
docteur me l'a dit, pour ce que vous avez, l'exercice de la marche
est très bon, et très souvent, ce sont les chiens qui maintiennent
les personne d'un certain âge en bonne santé.
Alors
voilà, je promène mon chien sans qu'il soit là, ça peut paraître
bizarre mais c'est comme ça, certains vont bien chercher Dieu dans
les églises…
Ils restèrent là un long moment sans parler et à regarder ce chien qui
n'était plus. L'homme au chien sans chien avait les yeux qui
partaient dans le vide, il ne lui prêta plus attention.
Un peu
gêné, car il devait retourner écrire, Albert ajouta
- Alors
la balade est finie ?
L'homme
se retourna vers lui le regard perdu et dit, un peu confus
- Bonjour
monsieur, pardon je ne vous avais pas vu… Oui j'attends qu'il sorte
du petit buisson d'en face le fugueur. Il aime bien aller creuser
là-bas pour dénicher des pierres qu'il ramène en cachette à la maison, mais il va revenir, il revient toujours…
Alors
Albert se leva du banc sans faire de bruit, il esquissa un geste que
l'homme au chien ne vit pas. Il s'éloigna lentement sur la pointe des
pieds, tout était à sa place. L'homme avait perdu son chien, et
lui…gagné une histoire."
F.L
source: "Avec les pieds" scolioses textuelles
illustration source: CINEMAGRAPH
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Samedi 28 et dimanche 29 octobre au GARAGE
premier salon des écrivains locaux de Saint-Nazaire
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