mardi 18 septembre 2012

au jusant



Des murs en ptites coupures
qui protègent sans résistance.

Encore une affaire de subtilité sans doute...



Des murs en force
et respect
avec l'intention de durer.



21 décembre, 22h.
"Dans un peu d’eau, nous lavons du linge. Pour Noël nous serons propres. Nous nous raserons. Martin a une tête effrayante, la mienne est pire. Ma barbe est inégale, clairsemée. « Tu as l’air d’un juif chinois », dit Martin ce soir à table. Inspiré, il ajoute : « Si tu ne manges pas ta soupe, tu n’auras pas ton opium. »
« Tu as du courage ? dit Marin. On fait un grand ménage ? » C’est idiot. En plein hiver on passe quelques heures , chaque dizaine, à entretenir les cuivres, sans illusion, à la veille de la relève. Mais il n’y aura pas de relève.
L’humidité est si grande que tout nettoyage paraît vain. Il faut attendre un bel été pour que l’escalier soit sec.
Dans la plus haute chambre, Martin me montre l’armoire vitrée qui contient les pièces de rechange pour le feu. Elles n’ont pas été astiquées depuis trois ans au moins. Il me regarde du coin de l’oeil. « Puisque tu aimes faire les cuivres... »
J’ai passé toute la journée dans cette chambre, près du poste-émetteur désormais inutile. J’avais déployé de vieux journaux par terre, soigneusement choisi mes chiffons, les rugueux et les doux. Des heures ont passé. J’étais totalement absorbé par mon travail. L’odeur un peu âpre du décapant me piquait le nez. Le liquide laiteux, sur le cuivre, devenait rapidement noir. Les pièces étaient tachées de vert-de-gris ancien. Il fallait frotter longtemps pour le sentir céder sous les doigts, pour trouver tout à coup la surface lisse, en dessous, et voir surgir, entre les traînées de boue, venu de loin, le premier éclat du cuivre, presque blanc, ameutant aussitôt une foule de reflets. Cette lueur m’appartient.
Alors j’ai l’impression de vivre au bout de mes doigts. Je me précise. Pour chaque objet il faut inventer de nouveaux parcours, ruser pour atteindre les angles profonds des brûleurs et des joints. J’ai les doigts en feu, tout s’éclaire.
Il y a dans cette chambre un curieux oeil-de-boeuf, orienté au noroît. C’est la seule ouverture du phare de ce côté. De temps en temps j’y jetais un coup d’oeil rapide et je ne reconnaissais rien. Ce fragment e ciel et de mer ainsi isolé ne me semblait pas appartenir au paysage habituel. On sentait pourtant la présence du soleil derrière le ciel blanc.
J’ai découvert tout au fond de l’armoire de grandes plaques de cuivres que je n’avais jamais vues. Je ne comprenais pas leur rôle. Sans doute appartenaient-elles à un système de feu plus ancien ? Je les ai fait briller aussi. Je les ai mises en bonne place sur les étagères. Mais les roues dentées sont encore belles.
Je crois vraiment que la vie allait mieux d’heure en heure. Je respirais tranquillement. J’aimais ce travail d’usure lente au bout duquel jaillissait une lueur. Tout cela est illusoire, bien sûr. Aussitôt l’air attaque, secrètement, recommence à ternir ces objets trop provocants. Peut-être que le cuivre lui-même s’inquiète de sa fanfare et ordonne le repli. En quelques jours l’éclat va changer, s’assombrir, il prendra une sorte de profondeur – c’est le plus beau moment – puis s’endormira peu à peu. Est-ce que faire les cuivres c’est aussi un acte de foi !
Un calme étonnant s’est installé en moi, qui dure encore. J’ai abandonné à regret, à seize heures trente. Je me suis lavé longuement les mains et j’ai gagné la lanterne pour les cérémonies de l’allumage. Chaque geste était clair et chaque pensée tranquille. Elle est donc bien misérable, cette fameuse inquiétude, qui ne résiste pas à un simple travail, au va-et-vient dérisoire d’un chiffon sur un objet de cuivre ! Il ne faut pas faire le malin.
C’est aussi en regardant la mer aller et venir, aveuglément, que je me suis perdu.
Mais ici c’est moi qui commande, c’st moi qui ordonne le mouvement. Il n’y entre pas la moindre torpeur, je suis habité au contraire de sentiments aigus. C’est moi la méduse."


Extrait de: "Armen"- Jean-Pierre Abraham-Editions: Le Tout sur le Tout
source: Le Ters Livre





Des larmes de géant coulaient  à la morsure du bois
puis séchaient au soleil, sans que rien n'y paraisse.

A l'entracte, le bourg aurait des langueurs
de presque automne
ou
d'avant tempête
















Des murs comme s'ils favorisaient l'ouverture
sur l'indéfinissable et ses sirènes,
sur les errements du vivant
s'accrochant à une trop belle peine,
pour la brader à n'importe quoi.










"An douar a zo regoz da ober goab anezan"
-la terre est une trop vieille personne
pour qu'on lui joue des tours-






"Et si je pense à toi, c'est qu'il faut bien choisir entre avenir et souvenir."
-René- Guy Cadou-








lundi 17 septembre 2012

sous les galets, la mer





Paradoxe,encore.
J'avais un grand-père Cap-Hornier
 mais...
je ne suis pourtant pas adepte des long-courriers.

Ici, où l'on croit  à la solidité des éléments,
les mots peuvent parfois se perdre en considération.




A la tournée des girouettes. A la santé des falaises, toujours un peu pompettes,
 à force de s'être saoulées au gros grain de sel.

L'océan se dépouille et tu gardes tout en toi, précieusement.
Pour l'impudeur de mers, 
croisant  au plus près de l'intimité,
tu offres bien peu de résistance.

Tu te débarbouilles
à l'oxygéné,
et
aussi, à une idée insulaire
de continental
qui se prend de plein fouet, en une semaine,  ce que d'autres estiment et par tous les temps, à l'année, à dix ans, à la vie
et à la  santé de la mort .











"Il y a deux choses dans l'édifice, son usage et sa beauté. Son usage appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde. C'est donc dépasser son droit que de le détruire."
-Victor Hugo-














"On m'avait pourtant prévenu...

Île d'Ouessant, 25 décembre 1967

Paul s'était pointé à six heures sur le quai, il avait peu dormi.
Le mardi est le jour de la relève et, même si la veille c'était le réveillon, et même si c'est un jour férié, on n'y déroge pas.
Maintenant il tombe des cordes que le suroît s'ingénie à pousser sournoisement dans le col mal fermé de son ciré tandis que la vedette qui lutte contre la grosse houlke barrant l'entrée de la baie est noyée d'embruns à chaque fois qu'elle pique du nez dans la vague.
"Ne reste donc pas là!" lui a crié Jean depuis l'abri de la passerelle. Mais Paul a besoin d'air et tant pis si celui-ci est saturé de pluie et d'eau salée, il restera à l'arrière!
Il s'en veut un peu d'avoir traîné si tard dans la nuit, mais quoi! C'était le réveillon de Noël et puis, une première montée, ça s'arrose!.../..."





".../...A la barre, le grand- c'est le patron- râle et tempête en tentant d'essuyer la buée qui condense sur le hublot tournant.
Dans un mois, ce sera pour lui la retraite, il en aura fini de ces balades aux abords des phares dans des petits matins comme celui-ci où les citoyens normaux dorment encore ou s'extasient devant la joie des enfants ouvrant fébrilement leurs cadeaux au pied du sapin.
"Si ça s'trouve, ça te manqura!" rigole Jean, accroché à la main courante du plafond de la cabine;
Le grand hausse les épaules...il est fatigué de tout ça et n'a plus envie de rigoler: le temps est pourri et la relève sera difficile. De plus, il y a une nouveau qui monte et il faudra vraiment faire gaffe.
.../...






".../...Les deux matelots halent à la volée le long filin qui relie maintenant le phare au bateau. A la barre, le grand gueule: "Du nerf, nom de Dieu!"
Paul se relève, l'estomac dans la gorge; il transpire, ses jambes lui semblent de coton..."Allez, allez, vas-y, c'est à toi!...Une main ici, l'autre là...Viiiiiire!"
Sans bien comprendre, tentant de retenir la nouvelle nausée qui le submerge, il se retrouve à califourchon sur le ballon. Il s'attend à un choc quand les autres là-haut commencent à virer, mais rien de tel ne se passe, au contraire, le câble est de plus en plus mou et Paul, déséquilibré, se retrouve allongé sur le dos sous les passavants. Un paquet d'eau glacé le rejoint aussitôt, il suffoque, il n'entend plus rien, ne voit plus rien, il vomit.
Paul n'a rien vu de la vague, il n'a pas entendu le cri d'un gardien là-haut qui lui, l'a vue se lever. il n'a rien perçu de la manoeuvre en catastrophe que vient d'opérer le grand pour éloigner le bateau du phare et atténuer le choc. Ce que personne à bord n'a eu le temps de voir, c'est l'embarquée d'eau verte qui vient de balayer le plateau, noyant le treuil et les gardiens. Celui qui se trouvait du côté au vent est resté coincé dans la manivelle, l'autre a été embarqué dans la vague et il est passé par-dessus la rambarde, à six mètres plus loin.
Dans un réflexe, il a accroché d'une main la barre supérieure du garde-corps et maintenant il se débat, bizarrement suspendu au-dessus de l'eau, le dos au phare;
C'est ce tableau que les marins voient d'abord lorsque le bateau émerge du bouillon, puis ils voient aussitôt le deuxième gardien s'extraire du treuil en crachant comme un chat furieux, foncer vers son collègue et, sans encombre, l'aider à reprendre pied sur le phare
.../...














".../...Ces types sont dingues! Ils m'ont pratiquement installé de force sur ce putain de ballon! Moi, je voulais quitter cet endroit au plus vite et ne plus y remettre les pieds, je savais déjà que je ne ferai pas ce métier. Mais je me suis retrouvé là-haut bien malgré moi et les jours qui ont suivi ne m'ont pas réconcilié avec le phare, je peux te l'assurer! Quand Fanch m'a expliqué qu'il avait vu l'hélice du bateau passer à un mètre au-dessus de lui; tu as bien entendu: au dessus! alors qu'il était coincé dans le treuil! Quand le compresseur de brume a explosé, deux jours plus tard, alors que j'étais de quart! Si je suis vivant aujourd'hui, c'est sans doute parce que j'étais accroupi derrière l'autre groupe à faire la vidange du moteur.
Celui-ci m'a protégé des bouts de métal qui ont volé partout! Un des éclats a crevé le radiateur du groupe dont je m'occupais, tu vois le tableau? on a récupéré le radia du premier pour faire tourner le deuxième, mais pour ça il a fallu d'abord que j'aille réveiller l'autre ronchon...Tu verras, il y est toujours et il n'est pas facile à sortit du lit! Quand à sa sociabilité, tu m'en diras des nouvelles...il m'a traité de tous les noms, m'accusant de tout faire pour l'emmerder; pour un peu on se mettait sur la gueule. On ne s'est plus parlé de toute la semaine, tu parles d'une mabiance.
Moi, j'ai demandé à descendre, annonçant clairement que je démissionnais, et bien, ils ont refusé! Il n'y avait, soi-disant, personne pour me remplacer, je suis resté là-bas quinze jours!
Dès que j'ai remis les pieds à terre, j'ai trouvé ce contrat de mécano en Afrique, il tombait bien. Je suis parti en couyrant.
Et tu me dis que tu veux faire ce métier, ça te regarde mais n'attends pas que je te dise que c'est sympa...Ah ça non!"

Ainsi me parlait Paul, en juillet 1968, au retour d'une mission de cinq mois au Sénégal et à qui je venais de confier ce désir que j'avais d'aller veiller un feu sur la mer."

extraits de: "UN FEU SUR LA MER"
de Louis Cozan
-Lauréat 2011 du prix du Salon International du Livre Insulaire d'Ouessant

On en parle sur Littoral

 (citation de Victor Hugo dans le livre)



Gardien de phares: le blog des phares de mer