vendredi 21 octobre 2011

tu recommences à faire des ronds


".../...Avec la nuit, un vent de mer s'était levé, apportant des nuages, quelques averses et secouant les encolures des tamaris. Marie et moi avions passé la soirée au lit à regarder la télévision. Qu'espérions-nous de cette aventure lunaire qui ne nous concernait que de très loin? Autant je me sentais étranger à tout ce suspense spatial, cette mise ne orbite des émotions, autant marie vivait intensément chaque nouveau bulletin comme si, là-haut,  se jouaient son bonheur et une grande partie de notre avenir. Elle me parlait sans cesse du troisième astronaute, Collins, lequel, d'après tout ce qu'elle avait entendu, ne sortirait pas du LEM. Si tout se passait bien, Amstrong et Aldrin iraient marcher sur la lune, pendant que Collins, lui, resterait à l'intérieur de l'engin. Endurer toutes ces années d'entrainement et de préparation, subir ce travail intensif, prendre ces risques insensés, et, à l'instant de la récompense, demeurer assis dans l'engin, vulgaire taxi garé au parking, pendant que les autres, découvrant l'extrême légèreté de l'être, dansaient sans fin sur les trottoirs de la lune. Marie ne pouvait admettre le sort fait à Collins, cet homme sacrifié et soumis à une inconcevable torture cosmique../..."



.../...Marie alluma une cigarette et commença à faire des ronds de fumée. L'odeur du tabac blond mêlé de cannelle et de miel m'extirpa de ma torpeur.
-Tu recommences à faire des ronds.
-ça te dérange?
-Non mais quand tu les fais en public, je trouve que ça a un côté vulgaire qui ne te ressemble pas.
-Qu'est-ce que tu peux être coincé;
C'était bien là, pour moi, le pire des reproches. Car un libertaire ne pouvait pas être coincé. Mieux, en aucun cas il ne devait l'être;
-Je ne suis pas du tout coincé, mais quand on te voit faire des ronds, comme ça, au restaurant, on ne peut s'empêcher de penser que tu t'ennuies avec moi et que tes ronds, justement, tu les fais pour passer le temps.
-Que tu es susceptible et orgueilleux. Et puis,il faut vraiment aussi que tu sois tordu pour penser que des gens qui ne nous ont jamais vus imaginent des trucs pareils parce que je fais des ronds. Est-ce que tu sais au moins pourquoi je les fais, ces ronds? Parce que j'ai lu quelque part que Charlie Chaplin avait déclaré qu'il léguerait le quart de sa fortune à la première personne qui serait capable de réussir devant lui sept ronds concentriques.
Elle lâcha trois volutes parfaites qui s'envolèrent vers le plafond, la quatrième après un départ prometteur, se désintégra dans d'invisibles turbulences. ../..."


Extraits de: Une vie française de Jean-Paul Dubois- Editions de l'Olivier-









conte de fée




"Nous savons, depuis Bettelheim, qu'il ne faut pas rigoler avec les contes de fée. On a compris qu'ils présentent à l'enfant, en termes préscs, des problèmes existentiels en caricaturant les situations.
Le méchant est très méchant, le gentil, très gentil etc.Certains films américains nous donnent aussi un bel exemple de cette dichotomie simplificatrice. Il faut croire que ces situations excessives et imaginaires imprègnent durablement notre inconscient mais plus encore celui des journalistes et des politiques. Prenons l'affaire Babu. Un type meurt électrocuté sur la voie du métro. Pendant que l'enquête policière se déroule, enfle une rumeur, immédiatement reprise par la presse. Babu a courageusement défendu une jeune fille agressée par un méchant délinquant puis, en luttant pour son honneur a été lâchement poussé sur les rails électrifiés. Mort d'un héros ordinaire. Le courage a tué Babu. Gros titres, hommages posthumes. Le ministre se déplace et pose une gerbe, là où le grand homme est tombé. Minute de silence, discours ému du représentant de l'Etat. Le gentil est très gentil, irréprochable en tous points. Il travaille durement pour gagner sa vie. Le méchant, lui est très méchant. Chômeur, déjà connu défavorablement des services de police, étranger, on le retrouve où ce salaud? Mais dans un bar de Pigalle bien sur. Car, non seulement lâche, le mec doit être alcoolique...On marche dans la combine, on pleure, on vitupère, on s'insurge. Tout cela correspond tellement à notre petite image d'Epinal intérieure que l'on voudrait bien que ce soit vrai...
Mais voilà, on recherche désespérément la jeune fille agressée pour la voir pleurer au 20 heures: elle n'existe pas. On interroge les autres voyageurs de la rame: ils n'ont rien vu. On visionne les caméras: on y voit le fameux Babu agresser un voyageur qui se défend comme il le peut : le hasard défavorable à l'agresseur, entraînant la triste fin que l'on sait. Pas de héros, pas de démon, pas de courage, pas de quête du sublime. Une sordide histoire entre mecs sur un quai de métro.
Faites de beaux rêves quand même."
-"Conte de fée"- une chronique de Etienne Liebig parue dans le numéro 1035 de l'hebdomadaire Lien Social