samedi 23 juillet 2011

brocéliande trip et fées



.../...La vie est une avoine et le vent la traverse
sans y trouver jamais un accord résolu

L'homme change mais pas la flamme et pas le jeu



et le monde est pareil à l'ancienne forêt
Cette tapisserie à verdures banales
où dorment la licorne et le chardonneret.



Vous n'y trouverez pas les mystères français
La fée a fuit sans doute au fond de la fontaine
et la fleur se fana qui chut de son corset

les rêves de chez nous sont mis en quarantaine


Mais le bel autrefois habite le présent
le chèvrefeuille nait au coeur des sépultures
et l'herbe se souvient au soir des vers luisants.



.../...Car un jour viendra bien qui pourrait être proche
où la pluie et le beau temps seront aux mains capricieuses du premier venu
Homme homme précisément par ce pouvoir sur le ciel
alors il ne fera plus bon pour la sécheresse ni pour la poussière.



../...Chère pluie à mon visage aussi douce qu'à ma terre
et ne te gène pas si je suis sur ton chemin. Tu peux me percer
Pluie adorable, pluie aussi tendre que l'amour
que tout un peuple espère les yeux tournés vers le ciel.



../...Ah combien de Merlins sous ces pierres tombales
et tous les arbres sont des arbres enchantés



Grande nuit en plein jour cymbales des symboles
se déchire la fleur pour que naisse le fruit
le ciel éclatera d'un bruit de carambole

et l'homme sortira de l'écorce à ce bruit."



extraits de: Brocéliande-poème de Louis Aragon




jeudi 21 juillet 2011

jeudi, on repasse à table




 .../..."Ce type qui mange à la table ronde, près de la porte, je le reconnais maintenant: il descend souvent à l'hôtel  Printania, c'est un voyageur de commerce. De temps à autre il pose sur moi un regard attentif et souriant; mais il ne me voit pas;  il est trop absorbé à épier ce qu'il mange. De l'autre côté de la caisse, deux hommes rouges et trapus dégustent des moules en buvant du vin blanc. Le plus petit, qui a une mince moustache jaune, raconte une histoire dont il s'amuse lui-même. Il prend des temps et rit, en montrant des dents éblouissantes. L'autre ne rit pas; ses yeux sont durs. Mais il fait souvent "oui" avec la tête. Près de la fenêtre un homme maigre et brun, aux traits distingués, avec de beaux cheveux blancs rejetés en arrière, lit pensivement son journal. Sur la banquette à côté de lui, il a posé une serviette de cuir. Il boit de l'eau de Vichy. Dans un moment, tous ces gens vont sortir, alourdis par la nourriture, caressés par la brise, le pardessus grand ouvert, la tête un peu chaude, un peu bruissante, ils marcheront le long de la balustrade en regardant les enfants sur la plage et le bateaux sur la mer; ils iront à leur travail. Moi, je n'irai nulle part, je n'ai pas de travail.
L'autodidacte rit avec innocence et le soleil se joue dans ses rares cheveux:
"Voulez-vous choisir votre menu?"
Il me tend la carte: J"ai droit à un hors d'oeuvre au choix: cinq rondelles de saucisson ou des radis ou des crevettes grises ou un ravier de céleri rémoulade. Les escargots de Bourgogne sont supplémentés.
"Vous me donnerez un saucisson",  dis-je à la bonne.
Il m'arrache la carte des mains:
"N'y a-t-il rien de meilleur? Voilà des escargots de Bourgogne.
-C'est que je n'aime pas beaucoup les escargots.
-Ah, alors les huitres?
-C'est quatre francs de plus, dit la bonne.
-Et bien des huitres mademoiselle- et des radis pour moi."
Il m'explique en rougissant:
"J'aime beaucoup les radis."
Moi aussi.
"Et ensuite?" demande t-il.
Je parcours la liste des viandes. Le boeuf en daube me tenterait. Mais je sais d'avance que j'aurai du poulet chasseur c'est la seule viande supplémentée.
"Vous donnerez, dit-il, un boeuf chasseur à monsieur. Pour moi, un boeuf en daube mademoiselle."
Il retourne la carte, la liste des vins est au verso:
"Nous allons prendre du vin, dit-il d'un air un peu solennel.
-Et bien, dit la bonne, on se dérange! Vous n'en buvez jamais.
-Mais je peux très bien supporter un verre de vin à l'occasion. Mademoiselle, voulez-vous nous donner une carafe de rosé d'Anjou?"
L'autodidacte pose la carte, rompt son pain en petits morceaux et frotte son couvert avec sa serviette. Il jette un coup d'oeil sur l'homme aux cheveux blanc qui lit son journal, puis il me sourit:
" A l'ordinaire je viens ici avec un livre, quoiqu'un médecin me l'a déconseillé: on mange trop vite, on ne mâche pas. Mais j'ai un estomac d'autruche, je peux avaler n'importe quoi. Pendant l'hiver de 1917, quand j'étais prisonnier, la nourriture était si mauvaise que tout le monde est tombé malade. Naturellement, je me suis fait porté malade comme les autres: mais je n'avais rien."
Il a été prisonnier de guerre...C'est la première fois qu'il m'en parle; je n'en reviens pas: je ne puis me l'imaginer autrement qu'autodidacte. ../..."






extrait de: "La nausée"-Jean-Paul Sartre-