lundi 7 novembre 2022

no bassaran


"Me croirez-vous si je vous dis qu'il existe un lieu à nul autre pareil où le soleil est présent jour après jour?

Jules fermait les yeux et se laissait envahir par un bien être intense. il faut se souvenir qu'à cette époque le monde s'était brusquement modifié: des éruptions volcaniques dans le Pacifique, une simple inflexion de l'axe de révolution de la terre, un petit décalage, avait bouleversé le climat local si bien que la température s'éleva en peu de temps de quelques degrés.
Ainsi, l'estuaire devint un paradis subtropical.

De nombreux bateaux de croisière faisaient escale dans le port. Le Norway et le Majestic of the Sea 
s'amarraient le long des quais. des visiteurs fleuris des pieds à la tête, verres teintés sur les yeux, descendaient par grappes des ascenseurs de coupée des navires et rejoignaient la file des taxis.

Jules, au volant de sa limousine climatisé attendait patiemment; il regarda son programme d'excursions sur son ordinateur de bord. il pouvait se rendre au safari vendéen qui s'étendait sur les rives du lac de Grand-Lieu peuplées de flamants roses, d'ibis du Nil et de Guyane, de cigognes en migration, mais aussi de quelques crocodiles que les écologistes avaient introduits dans ses eaux pour préserver l'espèce. Leur prolifération était difficilement maîtrisée, au grand désarroi des pêcheurs, hommes d'affaires chinois venus s'adonner au calme ancestral de la pêche à la carpe au milieu des fleurs de lotus.
 
Il pouvait proposer la Grande Brière où des riziculteurs issus des populations émigrées d'Asie, s'étaient installés à force d'opiniâtreté.

Les Briérons de souche gardaient leurs réserves de chasse dans les zones marécageuses que rongeaient les salins de Guérande en grande extension. Ils vivaient toujours dans leurs chaumières ramassées. Dans ce périples très exotique, se succédaient d'authentiques villages asiatiques et des réserves d'irréductibles autochtones.

Le court voyage s'achevait à la station balnéaire de La Baule-Les-Palmiers: une baie magnifique en croissant de lune.
 
Vélocyclistes, skieurs et patineurs à roulettes, chevaux et cavaliers, petits trains d'estivants sillonnaient le front de mer dans leurs couloirs réservés sous les ombrages des mûriers et palmiers.
Sur la mer, les adeptes des sports de glisse se risquaient à leur nouvelle passion: le cerf-volant géant skis aux pieds. Au large, on régatait pour la coupe de l'América.
 
Les passants s'arrêtaient avec bonheur autour des kiosques à musique ou foulaient avec délice la promenade des Européens sous les branches étalées de quelques flamboyants.
Un festival mondial du cinéma rassemblait chaque printemps les plus jeunes et belles actrices dans les palaces du bord de mer lorsque la chaleur était encore clémente. Celui de Cannes avait définitivement fermé ses portes sous les assauts des tempêtes de vents et de pluies qui ravageaient régulièrement le sud de la France.
 
Jules reconnaissait aisément le clients anglophones et nordiques, amateurs d'eau et de lumière, planche de glisse sous le bras. Il les emmenait sur les immenses plages de sable de la côte d'Amour, découvrant au passage les étendues sauvages des marais de Loire, gigantesque réserve naturelle. En prenant la piste plus au sud, ils traversaient des plantations de canne à sucre avant d'arriver sur les bords de mer à l'ombre des filaos et des raisiniers."
Patrick Chevalier extrait de: "Et si!" -"Petites nouvelles de Loire" 
 

"Seulement quelques vivants jouissent d'un sexe alors que tout, dans le monde inerte ou vif, est muni d'un sens. Celui-ci va plus loin, plus profond, que celui-là. Gauche et droite se disent de plus de choses que mâle ou femelle et séparent plus universellement que le genre ne distingue."
Michel Serres
INFOS

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                 illustration source: "Lundimatin"

 




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C’était l’automne il y a 10 ans et il pleuvait comme jamais.
Le 16 octobre 2012, après avoir déployé un millier de gendarmes et détruit une série de longères et cabanes, le préfet, persuadé d’avoir terrassé les quelques dizaines d’habitant.es sans droit ni titre qui s’étaient installé.es dans le bocage, déclare en conférence de presse : « À 10 heures, tout était terminé. ».
C’était l’automne 2012 et ce fut le moment où, brusquement, tous les regards se tournèrent vers cette lutte contre un projet d’aéroport, qui devait atterrir sur près de 1650 ha de zones humides, fermes et terres agricoles. Nous gardons le souvenir encore vif de ce que cet automne-là a bouleversé en chacun de nous, qui avons alors été happés, de près comme de loin, par le cours intense des événements.
Le 17 novembre 2012, après quatre semaines de destructions et de barricades, de solidarités inimaginables la veille encore et de ravitaillements, de nuits blanches, de boue partout et de combats, les flics s’effacent du paysage. Ils laissent place à une marée humaine de 40 000 personnes et à la construction fourmillante d’un hameau apporté en kit par des centaines de tracteurs. Ce soir-là, nous sommes une foule à repartir avec le sentiment d’avoir tordu le cou à César et renversé le cours de l’histoire, et beaucoup à ne plus pouvoir repartir du tout.
Les 23 et 24 novembre, lorsque l’État donne un nouvel assaut, il est trop tard : la forêt de Rohanne s’insurge de 1000 nouveaux corps fiévreux, les ponts de la région se bloquent, Nantes entre en émeute et 40 tracteurs s’enchaînent autour de la Chat-teigne. Le gouvernement sonne piteusement la fin de l’opération. La revendication « non à l’aéroport » s’est transformée en une certitude dont nous ne démordrons pas pendant les années bouillonnantes qui suivront et jusqu’à l’abandon : « Il n’y aura jamais d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes."
C’était l’automne il y a 10 ans et il pleuvait comme jamais. Cette saison-là a concentré un nombre incalculables d’histoires, de gestes fous, de vies déviées de leurs trajectoires. Elle a fait ressurgir dans le pays un espoir insolent, celui qu’il n’y ait pas de fatalité à se faire écraser par les tractopelles et la police. Elle a été sur ce bocage l'ouverture d'une longue séquence pendant laquelle nous avons traversé une foule d'autres épreuves et moments de grâce, d'attachements forcenés et de fractures, de renforcements quotidiens de nos ancrages sur ces terres et d'attaques renouvelées pour nous en arracher. Mais une histoire collective continue de s'éprouver ici après tout, de se déployer entre les fossés, d'un lieu de vie à l'autre, et nous en sommes tellement redevables à la magie de cet automne là.
10 ans après, il nous importe de célébrer – sur la zad – la résistance à l’opération césar. Nous souhaitons y inviter celles et ceux d’entre vous qui en ont été parties prenantes, qui ont nourri les comités à travers le pays, celles et ceux qui souhaitent que cette histoire vive et se partage. Nous ne doutons pas qu’elle puisse encore alimenter les luttes qui nous engagent aujourd’hui autant que les frayeurs des aménageurs du désastre.
Ce sera le week-end du 19 et 20 novembre 2022, et il sera grand temps de se retrouver autour d’un repas, de marches, de danses, de fêtes, rituels, cabarets, sons, images, récits... Ce moment là est encore en construction ici et vous pouvez lui apporter vos suggestions. Et si vous venez de loin, nous vous conseillons fortement de pouvoir être là dès le samedi 12h pour vivre pleinement la journée, et de nous prévenir à l’avance si vous souhaitez que l’on puisse vous loger. Pour tout cela, et pour que l’on puisse anticiper le bon nombre de couverts, il est possible de nous écrire dès maintenant à l’adresse 10anszadvscesar@riseup.net
Nous en profitons aussi pour regrouper les traces disséminées de l’époque et les récits, et nous vous invitons donc d’ici là à nous faire parvenir des photos, vidéos, sons et écrits autour de la résistance à l’opération César à cette même adresse.
A bientôt !
 
                                                                   PLUS D'INFOS
 
 
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vendredi 4 novembre 2022

de quoi se dire

 

Je vous fais "une mise en gris" ?
 demanda le merlan free
à un rare client du jeudi.
Non, merci,  j'aurais préféré  une couleur ou plusieurs même;
un peu dans l'outre mer, peut-être
avec à peine de la lumière, au travers. 
 

 
Objectivement,
 mon horizon est proche.

Sinon...
 

 "Des habitudes aussi simples que lever le bras pour commencer la mesure, 
  pour saisir les notes au vol comme si c'était de papillons de lumière dansant
 dans l'obscurité, et celle de garder les mains dans un calme attente sur le clavier
 pour convoquer le miracle de l'accord harmonique,
 tendaient mystérieusement, jour après jour,
  à se transformer en petits préceptes de moralité."
Juan Marsé extrait de: "Calligraphie des rêves" 
 

 De quoi végéter en toute innocence
  De quoi déteindre aux lavages
  De quoi se dire..
 
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               illustration source: KEDISTAN

Un temps très froid, un ciel, telle une couverture grise, étendu sur des gens dans le malheur. Aujourd’hui, c’est la saison des vies étriquées dans des appartements. Tu te meurs ? On s’en fout…

La femme déverse le contenu d’un vieux sac sur le plancher, des lettres jaunies, gâchées, des petites notes… Bref, un passé s’éparpille sur le sol.

Voilà le début d’une lettre qui annonce la conquête du château de l’intérieur, pourtant tout n’y est que mensonges. Ici, on y devine des manigances répugnantes. La femme est déjà arrivée en Europe, l’homme lui, calcule, l’homme est doucereux.

« Mon soleil, mon pays, je suis sur un bateau à Istanbul, devant moi, une mer d’un bleu profond. Que les yeux qui regardent ce bleu sans toi, deviennent aveugles, je vais mourir de ton manque, où es-tu ? » Puis, une photo innocente, mains jointes, prise sur un rivage à Kadıköy, pour nostalgie du pays natal…

A cette époque, tous les deux étaient des révolutionnaires, tous les deux, suffisamment convaincus, passionnés et enthousiastes, pour rebâtir le monde.

Une photo innocente, qui ignore tout des désastres qui vont survenir… A l’époque, ça s’appelait « amour fou ». Des lettres, aah ! Ces lettres…

Il y en a autant que celles écrites pour Milena. Il y a des larmes qui ont dilué l’encre pendant la lecture, sur ces pages sèches, les déliés sont mutilés. C’est ainsi que commence l’histoire … C’est ainsi que le dessein s’esquisse…

La femme prend la photo et la met de côté, puis ramasse toutes les lettres et les notes dans le vieux sac, et marche vers leur jardin, maintenant en ruine. Elle les brûle toutes là, une par une. Elle ne peut plus laisser tomber une larme sur ce tas de cendres. Tout est mensonge, tout est faux, tout est masque.

Le péché initié par une signature se terminera par le jugement d’une autre signature ; la femme est déterminée, elle divorcera…

*

Ils sont sur une autoroute, interminable, toute droite… La femme conduit. Ils se déversent sur la route comme une inondation libérée par-dessus un barrage. Toutes les procédures sont terminées, ils ont divorcé en Europe. Mais, il y a un problème, ils doivent divorcer aussi au consulat.

La femme est déterminée, plus confiante que jamais. L’homme, sur le siège d’à côté, est une pierre, un roc. Si une pierre est taillée, elle devient une maison, une pierre taillée devient statue, mais là, c’est…

Toutes les lettres sont mortes, aucun des deux ne dit un seul mot. Le silence dans la voiture n’est empêché que par la chanson « Şewa Tari » (La nuit obscure) d’Aynur Doğan, qui se joue.
Suna Arev extrait de: "Fragments 3 un moment de divorce".  la suite chez KEDISTAN
 
 

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"Qui a rejeté ses démons vous importune avec ses anges"
                                                                                           Henri Michaux