"Si la matière grise était plus rose, le monde aurait moins les idées noires."
Pierre Dac
"Il nous en coûte de le reconnaître mais nos directeurs de conscience en activité, ce sont les vedettes du showbiz dont le nom s'affiche au bas des pétitions."
Régis Debray exytrait de "Lettre ouverte de Régis Debray à Pierre Nora-L'OBS/idées-n°2020
"Les journaux ne parlèrent plus que de cela.
Les éditoriaux flambèrent, les grandes consciences tempêtèrent;
le public, lui en redemanda, dès la première diffusion.
L'émission, qui s'appelait sobrement "Concentration", obtint une audience record.
Jamais on n'avait eu prise si directe sur l'horreur.
"Il se passe quelque chose", disaient les gens.
La caméra avait de quoi filmer. Elle promenait ses yeux multiples sur les baraquements où les prisonniers étaient parqués: des latrines, meublées de paillasses superposées. Le commentateur évoquait l'odeur d'urine et le froid humide que la télévision, hélas, ne pouvait transmettre.
Chaque Kapo eut droit à plusieurs minutes de présentation.
Zdena n'en revenait pas. La caméra n'aurait d'yeux que pour elle pendant plus de cinq cents secondes.
Et cet oeil synthétique présageait des millions d'yeux de chair.
-Ne perdez pas cette occasion de vous rendre sympathiques, dit un organisateur aux kapos. Le public voit en vous des brutes épaisses: montrez que vous êtes humains.
-N'oubliez pas non plus que la télévision peut être une tribune pour ceux d'entre vous qui ont des idées, des idéaux, souffla un autre avec sourire pervers qui en disait long sur les atrocités qu'il espérait les entendre proférer.
Zdena se demanda si elle avait des idées.
Le brouhaha qu'elle avait dans la tête et qu'elle nommait pompeusement sa pensée ne l'étourdit pas au point de conclure par l'affirmative.
Mais elle songea qu'elle n'aurait aucun mal à inspirer la sympathie.
C'est une naïveté courante: les gens ne savent pas combien la télévision les enlaidit, Zdena prépara son laïus devant le miroir sans se rendre compte que la caméra n'aurait pas pour elle les indulgences de son reflet."
"Comment préparer le monde d'après ? Comment aménager nos
territoires pour répondre aux enjeux actuels et à venir ? Que faire en
tant que citoyens, d'autant plus en tant que jeunes ? L'épicerie
associative La Locomotive en partenariat avec le Ciné Malouine posent
ces questions et organisent en avant-première la projection du film
documentaire DOUCE FRANCE, à Saint Malo de Guersac, vendredi 6 novembre à
20h30. La projection sera suivie d'un échange rassemblant maraîchers, élus locaux et associations. Un bouillonnement de réflexions
et d'initiatives qui fera écho à la belle dynamique en cours partout en
France. Ce film documentaire a reçu le prix internationale du film de l'environnement."
J’ai appris ce matin que la maison et la forêt de la romancière Jean Hegland, dépeinte dans son très beau roman Dans la forêt,
avait été détruite cet été par les incendies qui ont ravagé la
Californie. Une source d’inspiration, de beauté et de vie, réduite en
cendres… J’en ai été bouleversée. C’est tragique naturellement, mais
pourquoi cette perte me touche-t-elle autant ?
Examiner la succession des catastrophes est devenu la litanie de nos
journées et des incendies, malheureusement, il y en a maintenant toute
l’année. En Californie, en Australie, au Brésil ; le monde n’en finit pas de brûler et ce n’est pas la première fois que je me confronte au sujet.
Mais on est toujours plus percuté par les drames qui touchent une
personne ou un lieu qu’on connaît, qu’on a appris à aimer, que ce soit
par l’expérience vécue ou en imagination.
C’est ainsi que je me suis sentie particulièrement touchée récemment par les projets de travaux menaçant les étangs de Ville-d’Avray (Hauts-de-Seine).
Ces balades qui nous faisaient partir le dimanche dans la Simca
familiale constituaient mes échappées au vert de gamine parisienne, qui
tentait pleine d’espoir de faire germer quelques glands, au retour, dans
un verre. Je ne préfère même pas savoir ce que devient le bois de
Meudon où je passais une grande partie de mes étés en centre aéré,
m’initiant au judo et à la construction de cabanes, découvrant les
différentes espèces de champignons, arpentant en cachette la « carrière » où on dénichait encore parfois, tout excités, de vieux restes de douilles et de munitions.
S’évader l’espace d’un instant au cœur de la jungle
J’ai appris en revanche la destruction programmée des magnifiques serres d’Auteuil [à cause de l’extension de Roland-Garros],
dont il suffisait de pousser la porte pour pénétrer dans un autre
univers, soudainement enveloppée d’une touffeur gorgée d’humidité, du
silence teinté du ruissellement des gouttelettes de condensation,
entourée de fleurs majestueuses, envoûtantes et vaguement inquiétantes.
Où l’on pouvait, entre le boulevard périphérique et Roland-Garros,
s’évader l’espace d’un instant au cœur de la jungle, de la selva et se prendre pour une exploratrice, serrée au sein de l’armature aérienne « bleu Formigé », du nom de son architecte, un contemporain du Conrad de Au cœur des ténèbres et du Théâtre Amazonas, l’opéra de Manaus… Peut-être est-ce de cette époque que date mon goût pour la fin du XIXe siècle et les plantes tropicales, qui sait ?
J’aimerais tant que d’autres petits Parisiens puissent eux aussi
écarquiller les yeux devant les noms latins, s’abandonner à la charge de
la moiteur qui pénètre chacun de vos pores, se perdre en tremblant dans
les allées en se demandant si y vivent aussi des araignées géantes et
des serpents venimeux, et s’y forger leurs propres rêves..../...
Jean Hegland déplorant la destruction de sa maison à cause du changement climatique.
.../...
Cette maison, cette forêt de Jean, nous sommes nombreuses à les avoir symboliquement parcourues en suivant Nell et Eva. J’ose à peine imaginer ce que représente une telle perte. Et pourtant, plus près de nous, les images cataclysmiques de la vallée de la Roya
nous obligent à ne pas détourner le regard. Comment pourrions-nous
assister au spectacle désolant et terrifiant de ces maisons emportées
par les flots sans y penser ? Il
faudrait être dépourvu tout à la fois de lucidité, d’imagination et
d’empathie pour ne pas se projeter… Si le Vercors s’écroulait, emportant
nos maisons, patiemment aménagées et peuplées de tous nos souvenirs,
dans un amas de roches, si la forêt alentour finissait en cendres, si
nos rivières de la Drôme s’asséchaient, si chacun de ces cols dont on
connaît le nom disparaissait, si on ne voyait plus les chevreuils aller
et venir en bordure des champs, si nos paysages familiers étaient ainsi
aplatis, gommés, détruits… C’est ce qui se passe pourtant déjà dans de
nombreux pays, ce qui s’est toujours passé nous rétorquent les « rassuristes », mais qui est en train de s’accélérer selon tous les scientifiques.
Que tout ce qui semble étranger devienne familier
Et parfois, donc, la catastrophe vient s’incarner dans un lieu ou un
visage ami. C’est le cas pour Jean, que j’ai eu la chance de rencontrer à
Paris et sa forêt, qu’elle nous a donnée à partager. Il se trouve que
c’est dans le même comté de Sonoma, en Californie, que Jack London avait
situé la fin de son roman Radieuse aurore et qu’il avait construit, à Glenn Ellen, sa « house happy »
qui brûla en une nuit. Ce fut un lieu ami encore cet été qui partit en
fumée avec la belle pinède de Chiberta, à Anglet, où mon fils allait se
promener avec ses grands-parents quand il était petit. Et c’est le
souvenir qui m’étreint, insoutenable, à la vue des images qui nous arrivent du Rojava et de ses habitants, à feu et à sang… La catastrophe devient alors intime et concrète, douloureusement.
« On ne défend bien que ce qu’on
a appris à aimer, appréhendé par l’esprit et intégré par les sens. Non à
la manière d’un scientifique disséquant les caractéristiques communes
entre l’espèce humaine et le reste du monde vivant, ni du mathématicien
posant les interdépendances en équations, mais à la manière de ce que
l’on saisit par l’épreuve, entendue dans son sens originel et non dans
son acception judéo-chrétienne : l’épreuve qui permet de juger la valeur
d’une idée, d’un paysage, d’une relation. » Cette conviction que j’exprimais dans Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce, l’importance de l’attachement par les sens pour redouter et ressentir la perte, n’a fait que se renforcer depuis.
Il ne s’agit évidemment pas de s’infliger une solastalgie anticipée, de ce terme qui recouvre la « douleur de perdre son habitat, son refuge, son lieu de réconfort »,
mais de s’attacher et s’assurer, par ces liens, que les lieux et
visages amis ne disparaîtront pas sans qu’on se soit battus pour eux.
Cela doit nous inciter à reconsidérer ce qui semble aller de soi, à en
questionner la permanence, à savourer la présence des merveilleux insignifiants du quotidien
et profiter, chaque jour, de ce qui est encore là. Cela doit aussi nous
convaincre de favoriser et multiplier, chaque fois que c’est possible,
les points de contact et de rencontre pour que tout ce qui semble
étranger devienne familier, une chose à laquelle on tient, parce qu’elle
est entrée dans notre petit monde intime de plain-pied."