"Inquiète et libre à la fois, la sensibilité cherche des stimulants et
des ivresses. Le salut est dans le rapprochement de toutes ces âmes
avides, de ces cœurs anxieux. La sociabilité devient l'unique et
providentielle dimension de l'homme."
"A force d'entrer dans les détails du passé, on se rend le présent tolérable."
Maxime Du Camp
« Il avait eu le temps de voir Le temps de boire à ce ruisseau Le temps de porter à sa bouche Deux feuilles gorgées de soleil
Le temps de rire aux assassins Le temps d’atteindre l’autre rive Le temps de courir vers la femme Juste le temps de vivre. » Boris Vian, « l’Evadé », 1954
Dans la rue silencieuse, le vent cinglant s’immisce dans les moindres
recoins. De longs frissons parcourent les vieux immeubles avachis, qui
se serrent les uns contre les autres comme des vieilles à un croisement
de rues. La poussière accumulée pendant des décennies sert de voile
prude à ces femmes séchées par le soleil impitoyable des longs mois
d’été.
La rue est silencieuse mais dans le froid de février qui fait de
l’été un souvenir vague dans les mémoires, l’odeur vive de la mer
s’infiltre sous les persiennes courbées. Le sel se dépose lentement sur
le bois et scintille dans les quartiers de misère.
Une mélodie entêtante
Cela commence par des bruits sourds. Un battement léger, à peine
audible, un crépitement dans le lointain. L’aube naissante retient son
souffle. Ses rayons se déposent prudemment sur les débris de verre et
les sachets plastiques qui jonchent le sol, comme si le jour savait.
Peu à peu, sans qu’on n’y prenne garde, la rumeur enfle, gronde. Des
voix encore indistinctes entonnent les débuts d’un chant
révolutionnaire. Les notes fredonnées se glissent partout, se faufilent
allégrement dans les appartements qui tombent en ruine, les rues sales,
chez le marchand de légumes. Elles pénètrent les esprits et les cœurs
jusqu’à devenir une mélodie entêtante qui n’en finit plus de résonner,
impossible à ignorer. De foyer en foyer, les mots roulent et
tambourinent, la mélodie est saccadée, hachée, entrecoupée des silences
de l’oppression, des parasites de la censure. Le jour se lève.
Le rugissement
Le soleil est trouble, le sel macule les peaux qui sont brûlantes
malgré le froid. Le jour s’est levé. 22 février. Comme sortis de nulle
part, à l’appel d’un chant qui ne vibre que dans les cœurs, des milliers
de corps envahissent la rue. Les chairs se pressent les unes contre les
autres et se nouent en un seul rugissement : «Liberté !»
Le jour explose, l’hiver rétracte ses doigts glacés. La rue sale et
oubliée d’Alger n’est plus. Le crépi vibre, les bâtiments hérités d’une
autre époque tremblent de peur ou d’anticipation. Dans la foule
indistincte, des visages taillés par la dureté des années réapprennent à
articuler les syllabes miraculeuses. Les vieillards redressent leurs
épaules frêles, lèvent leur canne en l’air. Le soleil qui caresse leur
peau parcheminée est celui du 5 juillet 1962.
Le même mot, la même volonté soulève les poitrines : «Liberté !» Un
cri jeté dans le ciel immense, à la face du soleil et des montagnes
méprisantes. L’hostilité de sa rocaille et de sa terre est oubliée. Je
ris à gorge déployée, je hurle à m’en arracher des larmes. Mes pieds ne
touchent plus le sol tant la ferveur des autres me porte. 22 février.
Une semaine après Kherrata, le séisme atteint Alger. La petite Kabylie
tapote l’épaule de sa grande sœur la capitale et lui susurre une mise en
garde. Le peuple des montagnes, des contrées de misère, des rues en
ruine, déferle sur les grandes artères qui alimentent le pouvoir alité.
Le diagnostic est sans appel, thrombose artérielle. C’est grave, docteur
? Les spécialistes, courbés sous le poids des médailles innombrables
qui ornent l’habit vert, prennent le pouls du grand malade et secouent
la tête d’un air sombre. C’est la fin, disent-ils.
Victoire
L’aveu de l’échec résonne comme un coup de tonnerre. La nouvelle
traverse les murs clos du palais calfeutré, franchit les barrières de
l’Assemblée populaire nationale où jamais Algérien ne fut reçu… et
éclate au grand jour. Interloquée, la foule attend, n’en croit pas ses
oreilles, se tâte un peu partout pour vérifier qu’elle ne rêve pas. Quoi
? Le régime est tombé ? Les tyrans sont dépossédés ? On a gagné ?
L’incrédulité ne dure qu’un temps. Après le séisme, le raz-de-marée.
La capitale renvoie la balle à ses régions subordonnées et une liesse
encore abasourdie s’empare des milliers de rues. Oran, dos à la mer,
Biskra aux portes du désert, Béjaïa et ses atours berbères… Même les
bidonvilles prennent des airs de fête. On époussette le pas de ce qui
aurait dû être une porte, les maisons tordues font un effort visible
pour redresser ce qui peut l’être et je me laisse emporter par cette
joie infinie.
Lucidité
Mais la foule n’est pas dupe, après la fête, l’heure des comptes. La
liesse et les sourires ne suffisent pas à remplir le cellier, à payer
les factures…
Le mot glorieux, qui fond dans la bouche comme une confiserie coupable est répété plus haut et plus fort.
Liberté ! De jeunes hommes lèvent les bras au ciel, suppliant Dieu,
les hommes, la mer - n’importe qui pourvu qu’on les entende. Les femmes
les épaulent et leurs suppliques sont plus passionnées encore, plus
désespérées aussi. Le voile s’écarte et le regard déterminé apparaît.
Liberté !
C’est un élan inarrêtable, qui traverse un peuple entier,
l’électrise, le laisse pantelant. La rue éclate en mille morceaux, le
silence n’existe plus, il n’a jamais existé. Le bâillon est déchiqueté à
mains nues, la misère révélée au grand jour. La foule bat des mains,
tambourine, le sol résonne de ses coups désespérés qui crient au destin
que le peuple martyr n’est plus. Je m’accroche à cette ferveur comme une
enragée. Comme les autres je sais que si je lâche, je tomberai dans le
précipice, l’oubli. Le futur est à construire dans cette rue d’Alger
comme partout dans le pays implosé. Alors je tiens, depuis plus d’un an
déjà. Le peuple s’accroche à cet espoir lové au creux des montagnes,
dans les replis de l’âme algérienne. Au-dessus des têtes, dans notre
ciel immense, le soleil éclaire la voie de la vraie libération,
cinquante-huit ans après.
Menace pandémique vide démocratique?
Le soleil, impérial sur son trône d’été, éclaire de son sceptre les
rues oubliées et les visages masqués. En 2019, le gouvernement a plié.
Les millions d’âmes du 22 février n’ont pas lâché, contre l’injustice et
l’immoralité. Ce que le pouvoir n’a pu faire, un invité inattendu l’a
réalisé. Covid-19, la révolution est transfigurée. Sur les visages en
colère, on applique le masque indifférent et dans le creux du poing qui
se lève, on contrôle désormais la présence du petit gel miraculeux. Le
régime assassin calfeutre les colères au nom d’un virus meurtrier qui
n’a rien à lui envier. Quand les deux se rencontrent, en bonne amitié,
on sait lequel a le plus tué… Mais voilà, le tour de passe-passe a
réussi, les rues sont vides et la rage tournoie dans les cœurs. Peuple
volé, censuré, opprimé… Les lèvres s’agitent sous le masque, on se
rencontre discrètement, histoire d’échapper aux deux plaies du moment.
Derrière les écrans aussi, ça s’agite, on est en 2020, le peuple a plus
que ses poings pour se défendre.
Les images circulent, un père indigné raconte comment son fils a été
pris, embarqué en cachette. Alors que les regards sont tournés vers les
chiffres de la pandémie, les hôpitaux vétustes à pleurer, le régime
s’organise, maladie plus sévère et insidieuse que celle qui sévit
aujourd’hui.
Khaled Drareni
Etre journaliste est un sacerdoce. La main qui écrit, photographie se
meut toute seule, comme habitée d’une vie propre. Les doigts courent
sur le clavier, caressent l’objectif pour saisir l’instant, la
revendication. Le journaliste a la main légère mais le régime a la main
leste. Khaled Drareni connaissait la foule, la colère qui laisse un goût
de cendres et les espoirs qui effacent les tourments d’hier. Derrière
son écran, il menait une course contre la montre. Tant que je le peux,
je serai «un journaliste libre qui couvre les marches pour montrer aux Algériens et au monde cette révolution exceptionnelle». Tant que je le peux, tant que je le peux, tant que…
Les mots s’étranglent. On est le 26 mars 2020, Drareni a perdu la
course, le régime sans se presser, l’a rattrapé. Course inégale, le
journaliste est lesté de plomb face au pouvoir aux ailes d’argent.
Trois ans de prison ferme. Et maintenant ? Liberté, chantent doucement les cœurs, quand les masques seront levés, vous verrez…"
Thalsa-Thiziri Mekaouche-lauréate premier prix catégorie:"Texte" au concours du Festival de voyage d'Albertville: "Le Grand Bivouac" en association avec Libération
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"Écrivains
en bord de mer est un festival de littérature contemporaine qui, depuis
plus de 20 ans, évoque les grandes questions artistiques et sociétales
de notre époque : le printemps arabe, l’engagement de l’artiste,
interrogations littéraires : l’avenir du roman, le creative writing, la
traduction ; les grandes villes du monde sources de création littéraire : Mexico, Tokyo, Shanghai, New York ;
les grands auteurs qui influencent les écrivains d’aujourd’hui :
Marguerite Duras, Walt Whitman, James Joyce. Ceci pour accompagner les
auteurs dans leurs recherches et les lecteurs dans leur curiosité afin
de s’enrichir intellectuellement. Les invités sont romanciers, poètes, essayistes, éditeurs, critiques, traducteurs, universitaires. Durant
5 jours à La Baule. Le festival propose différents moments :
conférences, débats, entretiens, lectures par les auteurs ou par des
comédiens, projections de films documentaires ou fictions...l’entrée est
libre et gratuite, le festival s’adresse donc à tous."