lundi 18 mars 2019

monde est le pluriel de clôture



"Ne pas s'attacher aux mots
sans s'en éloigner"

Jean-Marc Baillieu




"Le désir de s'élever est l'être lourd de chacun."
Philippe Beck


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Cher Monsieur Macron,
Vous comprendrez que si c’est pour venir faire tapisserie le petit doigt en l’air au milieu des pitres façon BHL, Enthoven, ou des intellectuels de cour comme Patrick Boucheron , je préférerais avoir piscine ou même dîner avec François Hollande. Au moins votre invitation ajoute-t-elle un élément supplémentaire pour documenter votre conception du débat. Savez-vous qu’à part les éditorialistes qui vous servent de laquais et répètent en boucle que la-démocratie-c’est-le-débat, votre grand débat à vous, personne n’y croit ? Vous-même n’y croyez pas davantage. Dans une confidence récente à des journalistes, qui aurait gagné à recevoir plus de publicité, vous avez dit ceci : « Je ressoude, et dès que c’est consolidé je réattaque ». C’est très frais. Vous ressoudez et vous réattaquez. C’est parfait, nous savons à quoi nous en tenir, nous aussi viendrons avec le chalumeau.
En réalité, sur la manière dont vous utilisez le langage pour « débattre » comme vous dites, nous sommes assez au clair depuis longtemps. C’est une manière particulière, dont on se souviendra, parce qu’elle aura fait entrer dans la réalité ce qu’un roman d’Orwell bien connu avait anticipé il y a 70 ans très exactement – au moins, après la grande réussite de votre itinérance mémorielle, on ne pourra pas dire que vous n’avez pas le sens des dates anniversaires. C’est une manière particulière d’user du langage en effet parce qu’elle n’est plus de l’ordre du simple mensonge.
Bien sûr, dans vos institutions, on continue de mentir, grossièrement, éhontément. Vos procureurs mentent, votre police ment, vos experts médicaux de service mentent – ce que vous avez tenté de faire à la mémoire d’Adama Traoré par experts interposés, par exemple, c’est immonde. Mais, serais-je presque tenté de dire, c’est du mensonge tristement ordinaire.
Vous et vos sbires ministériels venus de la start-up nation, c’est autre chose : vous détruisez le langage. Quand Mme Buzyn dit qu’elle supprime des lits pour améliorer la qualité des soins ; quand Mme Pénicaud dit que le démantèlement du code du travail étend les garanties des salariés ; quand Mme Vidal explique l’augmentation des droits d’inscription pour les étudiants étrangers par un souci d’équité financière ; quand vous-même présentez la loi sur la fake news comme un progrès de la liberté de la presse, la loi anti-casseur comme une protection du droit de manifester, ou quand vous nous expliquez que la suppression de l’ISF s’inscrit dans une politique de justice sociale, vous voyez bien qu’on est dans autre chose – autre chose que le simple mensonge. On est dans la destruction du langage et du sens même des mots.
Si des gens vous disent « Je ne peux faire qu’un repas tous les deux jours » et que vous leur répondez « Je suis content que vous ayez bien mangé », d’abord la discussion va vite devenir difficile, ensuite, forcément, parmi les affamés, il y en a qui vont se mettre en colère. De tous les arguments qui justifient amplement la rage qui s’est emparée du pays, il y a donc celui-ci qui, je crois, pèse également, à côté des 30 ans de violences sociales et des 3 mois de violences policières à vous faire payer : il y a que, face à des gens comme vous, qui détruisent à ce point le sens des mots – donc, pensez-y, la possibilité même de discuter –, la seule solution restante, j’en suis bien désolé, c’est de vous chasser.
Il y a peu encore, vous avez déclaré : « Répression, violences policières, ces mots sont inacceptables dans un Etat de droit ». Mais M. Macron, vous êtes irréparable. Comment dire : dans un Etat de droit, ce ne sont pas ces mots, ce sont ces choses qui sont inacceptables. À une morte, 22 éborgnés et 5 mains arrachées, vous vous repoudrez la perruque et vous nous dites : « Je n’aime pas le terme répression, parce qu’il ne correspond pas à la réalité ». La question – mais quasi-psychiatrique – qui s’en suit, c’est de savoir dans quelle réalité au juste vous demeurez.
Des éléments de réponse nous sont donnés par un article publié il y a de ça quelques jours par le Gorafi sous le titre : « Le comité de médecine du ministère de l’intérieur confirme que le LBD est bon pour la santé ». On peut y lire ceci : « Christophe Castaner s’est réjoui des résultats des tests du comité de médecins et a aussitôt signé une ordonnance qualifiant de rébellion et outrage à agent toute personne qui mettrait en cause la fiabilité de cette étude ». M. Macron, voyez-vous la minceur de l’écart qui vous tient encore séparé du Gorafi ? Vous êtes la gorafisation du monde en personne. Sauf que, normalement, le Gorafi, c’est pour rire. En réalité, personne ne veut vivre dans un monde gorafisé. Si donc le macronisme est un gorafisme mais pour de vrai, vous comprendrez qu’il va nous falloir ajuster nos moyens en conséquence. Et s’il est impossible de vous ramener à la raison, il faudra bien vous ramener à la maison.
Tous les glapissements éditorialistes du pays sur votre légitimité électorale ne pourront rien contre cette exigence élémentaire, et somme toute logique. En vérité, légitime, vous ne l’avez jamais été. Votre score électoral réel, c’est 10%. 10% c’est votre score de premier tour corrigé du taux d’abstention et surtout du vote utile puisque nous savons que près de la moitié de vos électeurs de premier tour ont voté non par adhésion à vos idées mais parce qu’on les avait suffisamment apeurés pour qu’ils choisissent l’option « ceinture et bretelles ».
Mais quand bien même on vous accorderait cette fable de la légitimité électorale, il n’en reste plus rien au moment où vous avez fait du peuple un ennemi de l’État, peut-être même un ennemi personnel, en tout cas au moment où vous lui faites la guerre – avec des armes de guerre, et des blessures de guerre. Mesurez-vous à quel point vous êtes en train de vous couvrir de honte internationale ? Le Guardian, le New-York Times, et jusqu’au Financial Times, le Conseil de l’Europe, Amnesty International, l’ONU, tous sont effarés de votre violence. Même Erdogan et Salvini ont pu s’offrir ce plaisir de gourmets de vous faire la leçon en matière de démocratie et de modération, c’est dire jusqu’où vous êtes tombé.
Mais de l’international, il n’arrive pas que des motifs de honte pour vous : également des motifs d’espoir pour nous. Les Algériens sont en train de nous montrer comment on se débarrasse d’un pouvoir illégitime. C’est un très beau spectacle, aussi admirable que celui des Gilets Jaunes. Une pancarte, dont je ne sais si elle est algérienne ou française et ça n’a aucune importance, écrit ceci : « Macron soutient Boutef ; les Algériens soutiennent les Gilets Jaunes ; solidarité internationale ». Et c’est exactement ça : solidarité internationale ; Boutef bientôt dégagé, Macron à dégager bientôt.
Dans le film de Perret et Ruffin, un monsieur qui a normalement plus l’âge des mots croisés que celui de l’émeute – mais on a l’âge de sa vitalité bien davantage que celui de son état civil –, un monsieur à casquette, donc, suggère qu’on monte des plaques de fer de 2 mètres par 3 sur des tracteurs ou des bulls, et que ce soit nous qui poussions les flics plutôt que l’inverse. C’est une idée. Un autre dit qu’il s’est mis à lire la Constitution à 46 ans alors qu’il n’avait jamais tenu un livre de sa vie. M. Macron je vous vois d’ici vous précipiter pour nous dire que voilà c’est ça qu’il faut faire, lisez la Constitution et oubliez bien vite ces sottes histoires de plaques de fer. Savez-vous qu’en réalité ce sont deux activités très complémentaires. Pour être tout à fait juste, il faudrait même dire que l’une ne va pas sans l’autre : pas de Constitution avant d’avoir passé le bull.
C’est ce que les Gilets Jaunes ont très bien compris, et c’est pourquoi ils sont en position de faire l’histoire. D’une certaine manière M. Macron, vous ne cessez de les y inviter. En embastillant un jeune homme qui joue du tambour, en laissant votre police écraser à coups de botte les lunettes d’un interpellé, ou violenter des Gilets Jaunes en fauteuil roulant – en fauteuil roulant ! –, vous fabriquez des images pour l’histoire, et vous appelez vous-même le grand vent de l’histoire.
Vous et vos semblables, qui vous en croyez la pointe avancée, il se pourrait que vous finissiez balayés par elle. C’est ainsi en effet que finissent les démolisseurs en général. Or c’est ce que vous êtes : des démolisseurs. Vous détruisez le travail, vous détruisez les territoires, vous détruisez les vies, et vous détruisez la planète. Si vous, vous n’avez plus aucune légitimité, le peuple, lui, a entièrement celle de résister à sa propre démolition – craignez même que dans l’élan de sa fureur il ne lui vienne le désir de démolir ses démolisseurs.
Comme en arriver là n’est souhaitable pour personne, il reste une solution simple, logique, et qui préserve l’intégrité de tous : M. Macron, il faut partir. M. Macron, rendez les clés.
          Frédéric Lordon 

Source Lundi Matin


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"Monde est le pluriel de clôture"
Philippe Beck









dimanche 17 mars 2019

horizons mouvants






"J'aime le mot "croire". En général, quand on dit "je sais", on ne sait pas, on croit. Je crois que l'art est la seule forme d'activité par laquelle l'homme en tant que tel se manifeste comme véritable individu. Par elle seule il peut dépasser le stade animal parce que l'art est un débouché sur des régions où ne dominent ni le temps ni l'espace. Vivre, c'est croire ; c'est du moins ce que je crois."
Marcel Duchamp






                                                  GIF source: Toile


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"Tu marches dans la rue,
celle-ci, pas une autre.
La tempête vient de loin,
 soulève un coeur qui tourne,
 attrape une rêverie sommaire
qui pourtant tient 

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photo: Source
 
"alors, lis pour moi !
l’irrésistible pulsation
des voyelles,
la phrase pliée
aux orbites
des comètes


lis pour moi
jusqu'au lever du soleil
quand la lumière
devient plus réelle
que l’eau salée
de l’oubli"
Elis Podnar-"Quod Manet" 

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"Ayant essayé d’adopter, un certain temps, un genre de vie normal, j’en ressentis bien vite les tristes effets dans mon âme et dans mon corps et je décidai de reprendre, avant qu’il fût trop tard, une existence déraisonnable. À présent, je me suis remis à contempler le monde de ce regard voilé qui permet non seulement d’ignorer la réalité des maux terrestres, mais aussi de se faire mainte illusion sur les jouissances que la vie pourrait nous offrir à l’occasion. C’est un sain principe que de vivre, dans un monde à l’envers, à l’envers du monde et j’en ai éprouvé, à tous égards, les bons effets sur moi-même. Tout comme n’importe qui, j’ai accompli le tour de force de me lever avec le soleil et de me coucher en même temps que lui. Mais l’objectivité insupportable avec laquelle il éclaire, sans distinction de personne, tous mes concitoyens, toutes les laideurs, toutes les difformités, n’est pas du goût de chacun et celui qui s’arrange pour échapper à temps au danger et refuse d’ouvrir tout grand ses yeux quand le jour se lève sur cette terre, celui-là agit sagement et il a, ce faisant, la satisfaction d’être évité par tous ceux que lui-même évite; Autrefois, lorsque les deux moitiés du jour étaient le matin et le soir, c’était plaisir de se lever au chant du coq et de se coucher au cri du veilleur de nuit. Mais une autre division remplaça la première et l’on eut le journal du matin et le journal du soir, et le monde se mit à l’affût des événements. Lorsqu’on voit, les ayant considérés un certain temps, ces événements s’humilier, avec quelle impudeur ! devant la curiosité, et leurs cours épouser lâchement les besoins sans cesse accrus de l’information, et le temps et l’espace devenir, en fin de compte, les formes de la connaissance journalistique – alors on se couche sur l’autre oreille et l’on se rendort. « Profitez, mes yeux las, du privilège qui vous a été accordé de ne pas contempler le séjour de l’infamie ! ».
C’est pourquoi mon sommeil se prolonge fort avant dans la journée. Et quand je me réveille, j’étale devant moi toute cette honte imprimée de l’humanité pour apprendre ce que j’ai manqué en dormant. Alors, je suis heureux. La bêtise se lève tôt, c’est pourquoi les événements ont coutume de se produire le matin. Bien sûr, il peut encore arriver plus d’une chose jusqu’au soir, mais de façon générale, l’après-midi ne manifeste pas cette agitation tapageuse par laquelle le progrès humain tient à l’honneur de soutenir sa réputation jusqu’à l’heure de la pitance. Un vrai meunier ne s’éveille que si le moulin s’arrête et moi, n’ayant rien de commun avec cette humanité pour laquelle être signifie être de la partie, je me lève tard. Ensuite, je m’en vais me promener sur les boulevards et je vois les préparatifs qu’on y fait en vue d’un cortège.
Pendant quatre semaines, c’est un vacarme retentissant, une symphonie sur le thème de l’argent qui remplira les poches. L’humanité prend des mesures pour une fête, les charpentiers élèvent à la fois des tribunes et les prix et, quand je songe que je ne verrai rien de ces splendeurs, alors mon cœur déborde aussi et bat plus fort. Si je menais encore une existence normale, je serais forcé de partir en voyage, à cause du cortège, tandis que je peux rester : je ne verrai quand même rien du tout. Un vieux roi, dans Shakespeare, impose silence en ces termes : « Ne faites pas de bruit, ne faites pas de bruit ; fermez les rideaux ! nous souperons le matin. » Un fou confirme ainsi le bouleversement de l’ordre universel : « Et j’irai me coucher à midi. » Moi, qui prends mon petit-déjeuner le soir, j’aurai des nouvelles du cortège quand tout sera fini et c’est par les journaux que j’apprendrai, tout à mon aise, le nombre des insolations.
Puisque l’espace interplanétaire a été converti en chronique locale, tirons le meilleur parti possible de cette transformation, utilisons ce procédé qui, sous forme de journal, met les jours en conserve. Le monde a bien enlaidi depuis qu’il se regarde matin et soir dans une glace ; aussi sommes-nous assez sages de nous contenter du reflet et de renoncer à considérer l’original. Il est réconfortant de perdre la croyance en une réalité telle que nous la dépeignent les journaux. Celui qui perd à dormir la moitié du jour gagne la moitié de la vie.
Cependant, si l’un des agréments de la vie consiste à oublier, en dormant, combien elle est désagréable, je dois reconnaître qu’il est un domaine où mon système ne sert à rien : celui des arts. Une vieille expérience nous apprend en effet que les fours se produisent surtout le soir. En revanche, tous les services publics chôment la nuit. Rien ne bouge. Il ne se passe rien. Seule, la balayeuse municipale, symbole du monde à l’envers, passe dans les rues et y étale la poussière laissée par le jour. S’il pleut, l’arroseuse vient derrière. Au demeurant, le calme règne, la bêtise dort – et je me mets au travail. Au loin, on croit entendre le bruit des presses à imprimer; la bêtise ronfle. Et je m’approche à pas de loup animé des intentions criminelles dont je trouve moyen de tirer du plaisir. Quand, à l’horizon de la société civilisée, parait le premier journal du matin, je vais me coucher … Tels sont les avantages de la vie à l’envers.
K. KRAUS. (« Eloge de la vie a l’envers. » In Cahiers humains, Goblot, Germaine, Paris, Verbe I, No. 4/6, 1928.)
source: "Temps contraires" 

    photo: Ragnar Axelsson

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poésies & arts dans les monts d’Arrée / du 18 au 22 avril 2019