mercredi 23 janvier 2019

un monde sensible

                                         illustration source: Toile

Lu dans Marianne n°1140:

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"Grand débat...
En France quand on affuble un geste ou un évènement de l'épithète
"grand", il faut immédiatement y entendre la voix de l'Etat.
Seul l'Etat a le droit de qualifier ce qui est "grand" et ce qui ne l'est pas.
Les "gilets jaunes" ne sont pas officiellement considérés comme un "grand" mouvement.
Pourtant il l'est. Mais sans l'imprimatur de l'Etat qui donne ou refuse le label "grand" ils ne peuvent être que des "petits", des "pauvres", "ces gens-là", "le petit peuple".
Le débat dit à la française est en réalité un sous-produit du dialogue social qui lui-même est une technique de management et de résolution interne des conflits.
C'est une langue technicienne à visée managériale de l'opinion." 

Les gilets jaunes "doivent-ils participer à ces réunions? 

"Non, certainement pas. Leur pouvoir est justement dans une parole différente. Voilà pourquoi le régime veut imposer son langage, avec son vocabulaire et sa syntaxe.
Les" gilets jaunes" doivent au contraire déclarer un différend radical et proposer eux-mêmes le cadre et les termes du débat, et exiger de l'Etat que celui-ci s'y soumette.
Pourquoi? 
Parce qu'il y a une crise de légitimité. Je vous rappelle 1789:
L'Etat impose un cadre et un langage, celui des états généraux, et un type particulier de débat: le clergé parle, la noblesse parle, le peuple parle, tour à tour, et puis on vote, chaque groupe, une voix.
Résultat de ce "grand" débat: deux contre un.
Le petit peuple, le tiers état, la troisième roue de la charrette à bras, dit non: nous sommes la majorité numérique, nous sommes le peuple, vous n'êtes que des agents de l'Etat, donc nous prenons la parole, et vous, vous acceptez.
Danton, vous connaissez?
il en est sorti la Révolution. Ils ont refusé le cadre imposé et renversé la table.
Les "gilets jaunes" devraient établir leur propre réseau de "petits débats", et y inviter les élus locaux, et les agents de l'Etat-préfets, magistrats, officiers de gendarmeris. Bref, démontrer qui a la légitimité de la parole.
Si c'est cela qu'ils veulent." 

Pourquoi est-il si difficile de débattre en France? 

Parce que la France n'est plus une démocratie depuis 1958. En France, la nation se fond dans l'Etat, c'est une particularité française, magnifiée et assénée par la Constitution actuelle qui, ne l'oublions pas, est la fille adultérine d'une révolte militaire et d'une situation d'exception.
L'Etat tel qu'il s'est réorganisé depuis 1958, dans la frayeur d'un autre coup, militaire ou communbiste,
donne au pouvoir administratif et à ses agences désignées le rôle de micro-organiser cette domination, à l'exemple de la fameuse Commission nationale du débat public, par exemple.
Le résultat est qu'au même titre que la force de frappe, la rhétorique est devenue  peu à peu une prérogative essentiellement présidentielle, avec tous les montages et les effets d'autorité possibles.
Si la France était une démocratie à l'anglaise, la révolte populaire ne passerait pas par la rue, mais par le Parlement.
Voyez la vivacité des débats, de vrais débats, à la Chambre des communes!
Le parlementarisme anglo-saxon est en prise directe avec la rue, ce qui fait que la rue est à la fois très présente et justement représentée.
Si notre Parlement n'était pas une chambre d'enregistrement et de distribution de privilèges, avec des orateurs assez restreints (des singes au larynx de perroquet" disait l'abbé Sieyès), les "gilets jaunes" n'existeraient pas ou pas comme ça.

Les autres pays réputés pour leur qualité rhétorique, l'Angleterre et les Etats-unis, sont-ils toujours au bon niveau et comment? 

Ils sont au niveau qui sied à leurs institutions politiques. Il existe aux Etats-Unis (et même encore, mais différemment, en Angleterre) une formation véritable et soutenue à la prise de  parole et à la prise de débats des citoyens.
Aux Etats-Unis l'élection règle quasiment tous le niveaux de la vie politique, du juge local, du procureur ou du commissaire de police au président. 
Avec des mandats très courts: un député, deux ans. Un tel appareillage, avec ses millions d'élus, et d'élus dont la mandature est courte et sujette à rappel parfois, et des référendums de routine ou des propositions faites par les citoyens de base, a fait que la pratique rhétorique de la parole publique ets forte, alerte, sagace."

Que faire pour que la France redevienne une grand nation éloquente? 

Vaste question, comme dirait l'autre.
Les Français étaient reconnus, durant tout le Moyen Age, la Renaissance et jusqu'au XIX siècle, comme des orateurs hors pair. Nous étions considérés comme les héritiers, par la civilisation gallo-romaine, de l'éloquence du forum romain. On parlait de nous comme des "Hercule gaulois" dont la force était celle de la parole, assénant des coups de massue oratoire aux peuples voisins. On disait que nos rois étaient "à la langue dorée". Nos ordres religieux formaient à l'éloquence et avec brio des générations de grands prédicateurs classiques comme de tonitruants orateurs de la Révolution.
L'apprentissage de la rhétorique n'existe plus depuis plus d'un siècle. Considérée comme une diabolique invention jésuite de persuasion, elle a fait les frais de la loi sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat de 1905.
Par anticipation, l'enseignement secondaire l'avait supprimée de ses programmes dès 1902.
Avec le "grand oral" prévu par Jean-Michel Blanquer, comme épreuve reine du baccalauréat, on a peut-être amorcé un changement. 
Demander à des adolescents de pouvoir en vingt minutes faire une explication cohérente et argumentée sur un sujet qu'ils ont préparé est une excellente idée. On espère que les députés et ministres en prendront de la graine. Mais, une fois qu'on a formé disons deux générations à la rhétorique, à ce pouvoir contrôlé, intelligent, fort, honnête, de l'argument persuasif en politique, il faut prévoir ce qui sera en aval: des millions de "giltes jaunes" qui, au lieu d'endosser une autre visibilité désordonnée, sauront endosser une autre visibilité: celle de savoir argumenter, en remontrer, et faire baisser pavillon à l'Etat et à ses agences d'administration.
Ces nouveaux citoyens, formés à la rhétorique politique, la vraie, pas ces trucs de singe savant  des communicants, et bien ces nouveaux iotoyens ne pourront plus écouter les paroles en préfabriqué de l'Etat. Leur révolte sera alors d'une magnitude nouvelle. Beaucoup de petits Danton et, qui sait, des Robespierre."
Philippe-Joseph Salazar  philosophe propos recueillis par Emmanuel Lemieux- Marianne"Entretien"


 pour alimenter le GDB 

                illustration source: Toile


 "Cette part de nous que l'on ne montre pas, qui raconte à l'autre ce qu'il est prêt à entendre, prêt à imaginer. La vie est faite de conversations parallèles."
Noumeda Carbone


                         illustration source: Toile

[...]
 montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
ces bijoux merveilleux faits d'astres et d'étehrs.

nous voulons voyager sans vapeur et sans voile!
Faites, pour egayer l'ennui de vos prisons,
passer sur nos esprits, tendus come une toile,
vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons."

Dites, qu'avez-vous vu?

Baudelaire  extrait: "Le voyage"

 
          



 

lundi 21 janvier 2019

les battements du bocage


samedi 19 janvier  Le Liminbout
depuis la terrasse des "Q de Plomb"



 



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Happy Birthday

 

"Le vent de janvier nous glace et s’engouffre en hurlant sous les ardoises du hangar de l’avenir. Sur le sol froid, nous dessinons une épure, la première que la dalle à peine finie sentira sur son dos. Petit à petit s’esquisse, tout de bleu, notre avion. Treize mètres de hauteur, soutenus par une armature solide et lourde. Dans un champ détrempé proche de la ferme de Bellevue, nous plantons de petits piquets qui étayent notre imagination : il se dressera là, au centre d’un cercle vide, et il y brûlera. Son gigantisme est à la hauteur de l’événement : l’abandon de ce maudit aéroport. Il fallut bien des débats pour savoir si notre aéroplane de carnaval serait en position de décollage ou le nez enfoncé dans le sol. La seconde option ressemblant par trop à un crash, il regardera donc vers le ciel, posé sur ses grandes ailes effilées. Un concorde de bois, bardé de palettes provenant…d’Airbus. Première ironie d’une histoire qui en connaîtra d’autres.
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 photo source ZADIBAO

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Si l’aéronef symbolise l’ennemi abattu, il nous faut également un objet représentant la lutte. Nous tombons d’accord sur une salamandre. Elle sera cachée au cœur du brasier, et lorsque s’écroulera la structure, elle apparaîtra toute de fer vêtue, rougeoyante, à sa place. Une équipe de soudeurs nazairiens relève le défi : construire en moins d’un mois cet imposant objet, dans leur atelier maritime. Le canevas de la fête se coud patiemment, avionneurs et salamandriers travaillant de concert pour la symphonie finale. Arcs bleutés et ciseaux à bois s’activeront sans voir se réaliser l’œuvre de l’autre, devant la construire en esprit, se délectant déjà de la surprise.
Le champ est habité, désormais, d’apprentis charpentiers assemblant ce qui ne ressemble pas encore à un avion. Le ballet de leurs brouettes s’enlisant dans la boue ne cesse qu’à la nuit. Bientôt une forme émerge du tas de planches. Couchée, longue, octogonale à défaut d’être ronde, elle grandit. La pluie de février n’aura pas raison de sa métamorphose.
Ailleurs, d’autres bêtes voient le jour. Pour la bataille finale contre l’avion, nous avons demandé à des luttes « territoriales » de construire un objet représentant ce contre quoi ils se battent, ou rappelant leur mouvement. Il nous en faut un également. Ce sera un triton de tissu. Parmi les patients travailleurs, une femme venue passer ses vacances à la zad, après la fin de son contrat de costumière à l’opéra de Paris, et le début de celui au Moulin Rouge. Assurément, le triton étincellera…
Mais pour l’heure, c’est la salamandre qui arrive de la mer. Nous sommes émerveillés en la découvrant, de tôles et de chaînes, imposante et finement ciselée. Il faudra cinquante personnes pour la porter, dans les chaos boueux, jusqu’à l’avion. Elle ne pourra se loger dedans, comme imaginé, trop complexe. Elle sera donc à ses côtés, mais seule restant debout après l’incendie. Lui, il a une tête fuselée maintenant, au-dessus de son corps massif bourré de paille. Le temps de son levage est venu. La tension monte, les machines arrivent : un tracteur, le tractopelle de la zad et un manitou. Tandis que le tractopelle retient la structure, le manitou la lève, et les cordes tendues aux quatre coins maintiennent l’équilibre général, grâce aux nombreuses mains qui les tendent, et aux tours morts sur des piquets plantés profond. Cela commence. Petit à petit, il se lève, impressionnant. Le voilà presque à la verticale, avec tous nos yeux accrochés à son faite. Mais insensiblement d’abord, il vacille vers la droite. « Tenez bon ! » Le tir à la corde débute pour ceux qui retiennent à gauche, en ligne, anxieux, mais empêchant pour un temps le vacillement. « Retenez à droite ! » C’est à ceux d’en face de prendre le relais, car il penche désormais de l’autre côté. Ils s’agrippent, leurs mains gantées chauffent, mais personne ne lâche. Personne…excepté le poteau qui se relève peu à peu dans le sol détrempé du champ. L’édifice tangue dangereusement, la corde glisse le long du piquet, les tireurs hurlent mais personne ne comprend. « Ça va lâcher ! » Le tractopelle se recule devant le danger imminent. La corde est maintenant tout au bout du piquet qui s’affaisse, et d’un coup, elle file. Un instant, l’avion de bois reste ainsi, comme suspendu, avec un des cordistes qui refuse de desserrer son étreinte, seul au bout du filin, voulant croire encore qu’il peut retenir cette masse gigantesque. Mais c’est impossible, et dans un fracas l’avion s’écrase. Au sol s’étale un mikado de planches éparses, le corps est béant, ses entrailles de paille débordent. Tout est brisé, en morceaux. Nous sommes le 9 février, la veille de la fête.
L’édifice ne sera pas relevé, car il était dit qu’aucun avion, même de carnaval, ne narguerait le bocage de sa grandeur. Un sort avait été jeté, que l’abandon du projet n’avait pas conjuré. Alors nous avons arrangé comme nous avons pu l’amas de bois, l’avons légèrement relevé, avec anxiété, avons rafistolé le nez fuselé, avons placé les grandes ailes, caché les trous béants sans nous arrêter jusqu’au lendemain, épaulés par des fêtards en avance sur l’horaire. Vous qui participiez à la fête, avez-vous compris que cet énorme objet n’était que le débris d’un crash mémorable ? Avez-vous perçu l’étrange magie noire qui l’avait frappé ? Nous osons espérer qu’il avait tout de même de l’allure, lorsque le triton, le crocodile rennais et le dragon limousin, après avoir dansé autour de lui, l’ont enflammé. Un center parks de liteaux, un transformateur aveyronnais, un écoquartier dijonnais, une usine à gaz et une poubelle nucléaire ont enfin rejoint les flammes, devant les 20.000 personnes occupant toute la surface du champ. Ce dernier a ensuite subi l’assaut des danseurs jusqu’à l’aube, avant de retrouver le calme de l’hiver, et bientôt les labours, promesse d’ensemencement prochain.
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 photo source: ZADIBAO

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Pour cette année, ce furent des tournesols. Cet été, ils ont élégamment habillé le grand champ, offrant à la salamandre un lit chatoyant. Après la moisson, leurs graines ont été pressées, et l’huile fait désormais frire les cuisines de la zad. Y a succédé l’engrais vert, qui ondule comme l’herbe le faisait l’an passé. Et au printemps prochain, ce sera le sarrasin qui y étalera ses fleurs discrètes, pour la farine de nos futures galettes ou miches, dégustées au quotidien ou lors de fêtes et de rassemblements. Puis peut-être encore de l’engrais vert, du tournesol, de l’herbe, des haricots, de l’engrais vert, du tournesol… Le mot « culture » vient de l’indoeuropéen « kel », tourner en rond. À l’heure où le carnaval fait déjà voir aux impatients le bout de sa panse, nous comprenons que le cycle n’est pas réservé qu’à la terre, et même qu’à bien y réfléchir, il est bien délicat de délier culture et agriculture, lorsque cette dernière n’est pas perçue comme une chaîne de production, mais comme à la fois la résultante et l’origine d’une cosmogonie circulaire.
Lorsque nous mangeons les haricots qui ont poussé dans ce champ, nous nous souvenons immanquablement des récits qu’ils renferment dans leurs gousses. Nous revoyons cette nuit du 9 avril, veillée d’armes fébrile, où ils furent triés pour la semence prochaine par ceux qui étaient de garde dans la maison de la Rolandière à l’aube des expulsions. Geste d’avenir dans l’obscurité.
À l’inverse, chaque gousse ne pourra ignorer à la prochaine récolte qu’elle est le résultat, de pistil en butinage, d’un savoureux mélange. En effet, tandis que nous subissions un assaut gendarmesque, le comité de soutien de Bressuire décidait de semer 2000 mètres carrés de mogettes pour la zad, parallèlement à la construction d’une cabane qui parviendra à passer sous les radars des contrôles policiers quelque temps plus tard. Ces haricots et les nôtres ont été battus ensemble le 29 septembre dernier lors de la mobilisation bien nommée Terres Communes. Graines solidaires et graines de la zad, bientôt joyeusement hybridées. Bientôt et comme toujours. Nature ou culture ? Agriculture ou combat ? Qui sait le dire, et qu’importe.
Il nous plaît d’imaginer que la grande parcelle, qui a vu tant de choses cette année, en sait long sur nous, porteuse qu’elle est de la marque de nos souvenirs. Tous ici la nomment désormais « le champ de la salamandre ». Elle a été témoin des plans fourbis afin de transporter Gourbi 6 le long de ses sillons, puisqu’elle offre à présent un point de rendez-vous évident, avec sa statue de fer au beau milieu. Alors que des milliers de personnes attendaient qu’un itinéraire soit trouvé pour que la structure se faufile, elle a humé notre angoisse et notre espoir, un peu fou mais finalement réalisé, de passer entre les lignes de CRS avec une charpente entière. Elle a senti, au cœur des combats, nos mains chercher sur son sol nu des pierres trop rares. Les récoltes qu’elle donnera feront entendre, nous en sommes certains, les échos des batailles et des partages, s’il est possible de séparer les deux…
Sur le sol un peu moins froid du hangar de l’avenir, nous observons le palimpseste des dizaines d’épures dessinées puis à demieffacées. Une année s’est écoulée. À carnaval nous mangerons, comme c’est la tradition, ces haricots chargés de nos vies, témoins de nos douleurs, et surtout, surtout, symboles de résurrection."
L'année de la salamandre source ZADIBAO "Les battements du bocage "
17 janvier 2019
édition spéciale anniversaire de l'abandon