mercredi 16 juillet 2014
d'un autre côté
"Le 24e jour du 5e mois de la 13e année de Yongheng ( 14 juillet 1735), Zhang Banqiao, lettre à son frère cadet Mo, du monastère Biefeng sur le Jiaoshan, un jour de pluie et de désoeuvrement:
Jadis Ouyang Yngshu, qui travaillait à la Bibliothèque Impériale, y découvrit des milliers et des dizaines de milliers de rouleaux, tous moisis, pourris, et irrémédiablement perdus. Il y avait aussi plusieurs dizaines de rouleaux de catalogues, qui s'en allaient également en pourriture, et dont il ne subsistait que quelques rouleaux . il regarda les noms des auteurs : il n'en connaissait aucun; il regarda les titres des livres: il n'en avait jamais vu aucun. Or le maître Ou n'était rien moins qu'ignorant, et pour qu'un livre fût rangé dans la Bibliothèque Impériale, il fallait bien qu'il ne fût pas l'oeuvre d'un inconnu."
Lorsqu'il avait lu ces quelques lignes dans un recueil que lui avait prêté Mariana, Eugénio avait pris la décision de ne plus écrire (" de ne pas participer à cette inflation ridicule", avait-il d'abord pensé, lui qui n'avait publié qu'un livre de poésies et un ensemble de nouvelles qui s'étaient vendus respectivement à cent trente-deux et trois cent treize exemplaires) et jeté les bribes de manuscrits qui étaient en cours de rédaction. Pour plus de sûreté, il avait mis aussi les dossiers et fichiers que contenait son Mac à la corbeille, et l'avait vidée. ensuite il s'était dit que s''il ne pouvait plus récupérer les dossiers du Mac, il était encore possible, dans un accès de remords imbécile, de sauver les feuilles froissées dans la poubelle. Aussi il les avait extirpées, avait sorti le tout dans le jardin et y avait mis le feu, ainsi qu'au tas de branches coupées qui attendait là depuis plusieurs semaines. De toute façon, avait-il pensé, rien n'est achevé, rien ne l'aurait été, rien ne le sera. Je ferais mieux de consacrer mes loisirs au jardinage, j'en tirerai plus de satisfaction et plus de résultats.
Alors il s'était senti neuf et soulagé. Un monde paisible s'ouvrait devant lui, un monde exclusivement fait d'activités saines et domestiques, d'articles pas trop compliqués à écrire pour la page culturelle de
La Voix du Sud - il comptait d'ailleurs demander à son directeur de ne réaliser à partir d'aujourd'hui que des entretiens, et plus aucun article de fond, afin de ne plus se laisser tenter par le vieux démon littéraire-, et de tendres câlins le week-end avec Mariana. J'ai maintenant quarante et un ans, lui avait- il expliqué le soir même , c'est l'âge où Kafka est mort. Je prends cela comme le signe qu'à présent il est trop tard pour moi. il faut savoir renoncer. Et puis il y avait bien assez de livres comme ça. Mariana était totalement abasourdie. Elle lui avait rétorqué qu'à quarante et un ans, Kafka lui aussi avait voulu détruire ses textes non publiés, et qu'heureusement Max Brod n'en avait rien fait. Mais l'argument n'avait pas réussi à ébranler Eugénio. De toute façon il est trop tard, avait-il conclu en l'embrassant.
En regardant le tas de feuilles s'évanouir en fumée dans l'air bleu, Eugénio avait aussi éprouvé quelque chose qui ressemblait à un très bref sentiment de bonheur-simplement, s'était-il dit, parce que cette fumée-là était le fruit d'une décision. Eugénio avait toujours éprouvé beaucoup de mal à prendre une décision, à tel point qu'il s'était parfois demandé comment Mariana, elle si énergique, pouvait le supporter. un point de vue ne lui paraissait jamais vraiment meilleur qu'un autre, ni une résolution que son contraire. il souffrait d'une étrange passivité, une indécision fondamentale qui nuisait parfois aux bonnes relations avec son entourage, car on le considérait alors comme obtus, ou arrogant, ou hautainement clos en lui-même au point d'être incapable de s'intéresser à quoi que ce soit. Il s'agissait à la vérité d'une irrésolution première, constitutive de sa personnalité, qui lui interdisait généralement de prendre parti, car tout bien pesé, se disait-il, n'importe quel choix était aussi justifiable, ou aussi peu, que le choix inverse; Mariana était la première femme qui semblait s'accommoder de cette carence.
Le lendemain à huit heures le téléphone sonnait. Le menton dans les mains, Eugénio était en train d'observer rêveusement les volutes du café au-dessus de son bol en pensant, lui qui entre vingt et trente ans avait tant aimé voyager, que les voyages au bout du compte ne servaient à rien, qu'on ne transportait avec soi jamais autre chose que soi-même, avec les mêmes problèmes, les mêmes imperfections et les mêmes angoisses, que le plus loin où l'on puisse se rendre à partir d'un point donné était précisément, une fois accompli le tour de la planète, ce point, et qu'il valait mieux, tout bien considéré, ne pas en bouger, ce qui évitait d'avoir à y revenir. C'était sa deuxième grande résolution.
au bout de quelques sonneries, Eugénio alla décrocher. C'était Marie-Sophie, la secrétaire du journal, qui lui annonçait qu'à neuf heures précises il avait rendez-vous avec le directeur, Marc de Choisy-Legrand. Elle n'en savait pas plus. Eugénio comme à l'accoutumée la taquina un peu, et plaisanta sur le compte de Choisy-Legrand, un homme obèse et transpirant qui aimait, en autre, la cuisine chinoise et l'opéra italien. Lors de repas un peu débraillés, il était capable de chanter tout à trac l'air de "Un di, félice", de La Traviata- un ton plus bas qu'Alfredo Kraus, bien sûr ( pour lui le meilleur interprète qu'il y eût, du moins pour cet opéra-là), mais avec beaucoup de conviction et presque brillamment. S'il était très en forme, il pouvait même enchaîner d'une voix de fausset sur la réponse de la Callas-Violetta, mais pour cela il fallait qu'il ait un peu bu. Hormis ces quelques fantaisies, assez rares malgré tout, Choisiy-Legrand était un homme austère et scrupuleux, qui lorsqu'il était dans son bureau ne riait jamais et souriait rarement, un directeur exigeant qui ne sacrifiait jamais sa conception de l'éthique journalistique à la promesse de ventes supplémentaires, ce qui était tout à son honneur. Son obésité était la conséquence ou la source de nombreux problèmes de santé. Eugénio n'avait jamais très bien su lesquels, qui l'obligeaient parfois à s'absenter plusieurs jours pour recueillir des soins en clinique spécialisée.
italien d'origine, Eugénio ne connaissait rien à l'opéra italien. Dans le taxi qui l'emmenait vers le siège du journal au coeur du quartier neuf et impersonnel de Bonneveine, il se demandait pourquoi il n'osait jamais avouer que l'opéra, et surtout l'opéra italien, l'agaçait au plus haut point, qu'hormis Bach, Fauré, quelques trios de Brahms et parfois Mozart, la musique classique l'ennuyait terriblement, et quand au jazz, il considérait à de rares exceptions près que cela pouvait être agréable à écouter pendant qu'on faisait les courses, mais pas plus. il avait pourtant essayé, avait écouté des dizaines et des dizaines de disques, assisté à des concerts, et possédait du fait une assez bonne connaissance de la musique classique, assez en tout cas pour ne pas être ridicule lors de conversations entre lettrés ou gens cultivés, mais tout cela sans passion, sans grand intérêt. Pourquoi n'avouait-il jamais qu'il aimait surtout les chansons, et surtout les chansons un peu ridicules ou sentimentales, les ritournelles populaires? il lui fallait vaincre cette honte déplacée. D'ailleurs Deleuze lui même souligne l'importance des ritournelles, pensa-t-il, leur rôle d'accompagnement. C'est la période des grandes décisions; à présent, je dois revendiquer ma culture populaire. C'était sa troisième grande résolution."
Christian Garcin- extrait de: "Le vol du pigeon voyageur"Editions folio
mardi 15 juillet 2014
quel mot
"Il y a un cannibale qui me lit
C'est un lecteur férocement intelligent
un lecteur de rêve
Il ne laisse passer aucun mot
sans en soupeser le poids de sang
Il soulève même les virgules
pour découvrir les morceaux de choix
Il sait lui que la page vibre
d'une splendide respiration
Ah! cet émoi qui rend la proie
alléchante et déjà soumise
Il attend la fatigue
qui descend sur le visage
comme un masque de sacrifice
Il cherche la faille pour bondir:
l'adjectif de trop
la répétition qui ne pardonne pas
Il y a un cannibale qui me lit
pour se nourrir"
-Abdellatif Laâbi-
Chez "LA VIDURE"
j'ai lu:
"L’armée israélienne s’est vantée d’avoir lancé plus de 273 frappes aériennes mardi. Ces attaques perpétrées par des avions de combat F-16, des hélicoptères Apache et des drones, ont transformé les maisons en tas de gravats et ont fait s’élever des flammes et de la fumée dans le ciel de Gaza où près de deux millions de Palestiniens sont confinés dans ce qui est, en fait, la plus grande prison en plein air du monde. Mondialisation L’Histoire ressemble à une lutte de groupements humains qui cassent de la pierre en la rougeoyant toujours du sang des gens simples. Si les guerres étaient "utiles", nous aurions certainement évolué grandement en un siècle. Mais les guerres et la folie humaine a fait en sorte que nous sommes tous dans un Gaza économique, piégés par une autre guerre: l’argent. Ou les terres… Ou le pétrole… Peu importe: l’avoir l’emporte sur l’être.
Il semble maintenant, à travers toutes les analyses inutiles que nous consommons chaque jours, que le véritable problème est que les guerres sont économiques, et les humains – même à travers ce boucan inutile des analyses journalières – ne gagnent rien. Ni de terrain, ni cette paix tant promise à travers les institutions mondiales gangrenées, dénaturées, vicieuses qui vampirise nos avoirs, nos sueurs, nos êtres, la superfluité perpétuelle à laquelle nous sommes condamnés.
De sorte qu’en évaluant les intrications dans une perspective sereine et retirée de tout ce qui se passe, nous sommes tous, humainement parlant, des Gazas dans un nouveau camp de concentration mondialisé.
Gaza sera sans doute sous peu anéantie. Une petite péninsule qui n’est que le reflet de NOTRE monde. Une bande étroite de quelques millions d’habitants dans un univers sur-armé, sous-humanisé, hyper-technologique, un camp de concentration boursouflé de souffrances.
On se croirait dans une période d’Alzheimer mondialisé….
Sorte de petit Treblinka rose qui passera à l’Histoire comme un fait divers. Les hommes peuvent bien rebâtir des villes mais ils ne savent pas les garder intactes. Les Hommes savent détruire les villes pour raisons diverses, car la haine rend aveugle, et l’on sait tellement bien cultiver la cécité sociale…
De sorte que Gaza n’est pas que Gaza. Gaza n’est qu’un pan de miroir éclaté de notre propre éclatement. De nos éclatements et de notre absence totale de cet simiesque personnage qui a appris à ne tirer aucune leçon de l’Histoire.
Connaissance en "flash". Et l’on passe à autre "chose"… Éclair, fermeture de paupière et …oublis. Il demeure toutefois une trame persistante: les humains ne savent pas vivre leurs différences. On retrouve cet inébranlable et inéluctable incapacité dans les recoins lointains des clans encore enfermés dans des forêts , loin du "progrès".
De là la belle illusion de toute la culture étalée sur des bibliothèques de savoir, des universités pompeuses, et des diplômes livrés comme des parchemins, médailles de papiers, certifiant: "meilleurs après". Comme si l’ignorance, une fois trempée dans la connaissance fibrée, étatique, morcelée, spécialisée, serait garante d’un monde meilleur. Elle ne fait qu’élever en spirale cette tour de Babel, labyrinthe dans lequel nous nous perdons de vue et de sens.
Il ne peut avoir de vie réelle dans ces guerres cultivées. Il ne peut avoir d’humanisme que dans les livres, les analyses, - pourtant si nombreuses -, si nous ne savons pas appliquer nos connaissances. Dire – le torse bombé – que les actuelles sociétés sont "évoluées" est insensé. Elle ne sont que complexes, joufflues dans leurs diamantaires éclats et totalement "déciblées" dans notre contexte dit d’évolution.
Vivre de savoirs inutiles, de fast-food intellectuel, de frauduleuses et de structures planétaires bosselées, fourmillantes de blattes "sociales", est carrément éloigné d’une véritable évolution. Nous choisissons de ces crapauds savants qui nous font vivre dans une mare inerte et étouffante.
Mais quel bel apparat!
Alors Gaza, malgré que c’est à pleurer, n’est qu’un autre échec de ce monde complètement déshumanisé mais bien organisé. Voilà nos "valeurs"! Car, en fait, il faut organiser pour un "monde confortable et meilleur".
On peut bien s’effondrer en larmes sur l’histoire de Gaza, trouver les coupables, etc. Écrire de beaux textes en y insérant des noms… Gratter le bobo jusqu’à ce qu’il saigne.
Mais, il y a un monde "butoir" à nos actes, à nos "valeurs" et aux choix que nous laissons entre les mains des élus: la décadence d’une petite boule bleue perdu dans l’espace…
C’est le Gazarond…
À se demander si nous ne construisons pas nous-mêmes nos propre chambres à gaz…
Ah!"
-Gaëtan Pelletier-
« Notre rôle n’est pas d’être pour ou contre, il est de porter la plume dans la plaie. »
-Albert Londres-
"Quel mot fait du rêve un vrai rêve
et quel mot fait d'un pays un vrai pays
et quel mot fait d'une langue une vraie langue
que sais-je de plus sinon que les mots
se mentent d'un rêve à l'autre
que sais-je en moins sinon que le rêve
ment à la langue comme la langue ment au pays
que sais-je quand je sais
que chaque rêve est une poupée russe
et que chaque pays est une poupée russe
et que chaque langue est une poupée russe
qui quand on l'ouvre se rapetisse
.../..."
-Jean Portante-
Tiens!
Un défilé peut en cacher un autre...
photo: Vladimir Slonska-Malvaud
source: REPORTERRE
"Désarmons le 14 juillet...Faisons lui la fête"
Habitantes et habitants de la Terre ce message est pour Nous !
"Nous les "civils, Nous avec ou sans papiers, Nous Voyageurs et Voyageuses, Blacks, Blancs, Beurs, Nous Français ou pas, Nous en musique, Nous en danses, Nous en chants, Nous en rythmes, Nous en arts et en plastiques, Nous en paix et en joie, Nous en simplicité et en gaîté, Nous en poésies, Nous…Nous, d’où que nous venions, où que nous allions, quelles que soient nos orientations sexuelles, religieuses, Nous qui savons que nos différences sont autant de richesses…
Nous, humbles passagers du vaisseau spatial Terre…
Nous, les gens de paix, les gens de partages, les gens de solidarité, Nous qui construisons pierre par pierre le monde de demain… Nous qui savons que l’Humanité entière doit faire face à d’immenses défis…
Nous qui refusons plus que jamais la "sainte concurrence"entre les peuples, les frontières qui nous séparent et la guerre totale du chacun.e pour soi.
Nous qui ne voulons pas ou plus marcher au pas, bien rangés derrière les ordres, les chefs et les musiques militaires, les chars, les tanks, les missiles, les bombes nucléaires, les guerres soit disant humanitaires, soit disant propres, où "les gentils occidentaux" impose la fausse démocratie à coup de bombardements, où 95% des morts sont des civils…
Nous qui ne supporterons plus longtemps que moins de 100 multimilliardaires ultras riches possèdent autant que plus de 3 milliards de personnes !
Nous qui avons des millions de raisons d’être en colère dans ce pays et sur cette Terre face aux crimes de nos gouvernements contre les peuples, contre nos enfants, contre nos avenirs et contre la Terre !
Nous qui savons que le budget annuel des armées est en constante augmentation et représente 1200 milliards d’euros… alors que 240 petits milliards pourraient éradiquer la faim dans le monde, permettre l’accès à l’éducation et à la santé de base pour toutes et tous, permettre l’accès à l’eau potable et à des sanitaires pour toutes et tous sur Terre…
Nous qui savons que les riches sont toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres… Nous qui savons que 15 % de la population mondiale s’accapare 85 % des richesses… Nous qui savons que tout ça ne peut plus durer… Ne pourra plus durer longtemps…
Nous qui pourrions malheureusement allonger cette liste sans fin tant les drames sont nombreux et quotidiens…"
-Désarmons le 14 juillet-
photo: Vladimir Slonska-Malvaud
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