dimanche 12 mai 2013
à la première personne du singulier
"Quelle grandeur rend l'homme vénérable?
quelle grosseur? quel poil? quelle couleur?
Qui fait des yeux le plus emmielleur?
Qui fait plus tôt une plaie incurable?
Quel chant est plus à l'homme convenable?
Qui plus pénètre en chantant sa douleur?
Qui un doux luth fait encore meilleur?
Quel naturel est le plus amiable?
Je ne voudrais le dire assurément,
Ayant Amour forcé mon jugement ;
Mais je sais bien, et de tant je m'assure,
Que tout le beau que l'on pourrait choisir,
Et que tout l'art qui aide la Nature,
Ne me sauraient accroître mon désir."
extrait de: "Sonnets" -Louise Labé-
"Je me voulais événement. Je m'imaginais partition. J'étais gauche. La tête de mort qui, contre mon gré, remplaçait la pomme que je portais fréquemment à la bouche, n'était aperçue que de moi. Je me mettais à l'écart pour mordre correctement la chose. Comme on ne déambule pas, comme on ne peut prétendre à l'amour avec un tel fruit aux dents, je me décidais, quand j'avais faim, à lui donner le nom de pomme. Je ne fus plus inquiété. Ce n'est que plus tard que l'objet de mon embarras m'apparut sous les traits ruisselants et tout aussi ambigus de poème."
-René Char- "Chants de la Balandrane-
Le chemin de ronde
"L'écrivain s'oublie pour agir dans son double. Agir en l'Autre et non plus en Je.
Pour ne plus être la victime de ce qui arrive, il suffit de penser que tout ce qui arrive et arrivera fait partie de soi, déjà. Ainsi plus d'aliénation, mais un jeu où l'on doit apprendre aussi à faire le mort. Il faut se devancer soi-même pour être libre. Je m'imagine...
Ce qu'autrefois le destin savait d'avance de nous, c'est à présent l'inconscient qui le sait.
L'analyse- disait-il- exige comme instruments l'hypothèse et la supposition. On passe de la composition à la synthèse par l'hypothèse, et de la synthèse à la composition par la supposition.
Commençant à écrire, je sais ce que je désire: je voudrais interroger la façon dont j'énonce un mot, n'importe lequel, mettons "porte". J'observe que le mot n'est que mot, et qu'il me faut faire un effort pour qu'apparaisse une image: celle d'un seuil, celle d'un poids qu'on porte...Je me dis: les mots donc ne sont plus que des signes. Et je doute. Mais essayant de saisir le surgissement du mot, je vois seulement une espèce de nuit...Je la regarde, elle résiste. Je veux la balayer-balayer son insignifiance. Déjà, il ne s'agit plus de cela. Je sens un travail dans ma tête. Une tension derrière mes yeux. Et puis je me vois écrivant ce que je viens d'écrire ; et puis entre les yeux, la nuque et la poitrine, il se produit une précipitation confuse, une sorte de mêlée où mon attention se perd, tout en luttant...Porte, me dis-je, et je devine que le mot pourrait connoter désormais tout ce que je viens de décrire, et que cela m'empêche de pousser plus loin...Alors, j'essaie de suspendre ce jeu entre le mot et moi. J'essaie d'être immobile, de ne penser à rien, et tout à coup il se produit un effondrement, une cassure- l'effondrement de tout ce qui bouchait la vue, de telle sorte que le fond des yeux donne directement sur un vide lumineux, devant lequel j'éprouve une espèce de joie. Et cependant que je m'efforce de dire cela sans cesser de le regarder, un mot surgit au sommet du crâne- un mot soufflé, un mot qui s'impose; le mot LIBRE. Et voilà que mon front est troué, jusqu'au milieu, et que ce trou et mes yeux mutuellement se déséquilibrent. Je me redresse. Ma colonne vertébrale devient si présente que le reste s'efface. J'attends. J'écoute. Et le blanc dans lequel j'entre ne m'apparaît comme tel que plus tard, quand je m'aperçois que mes yeux se sont mis à r^der sur la table et qu'ils lisent mon nom sur une enveloppe.
Disant "porte" ce qui m'inquiète, c'est moins de trouver qu'un mot que d'être incapable de reconstituer le processus mental au long duquel se forme ce mot-là- ou un autre. On sait comment les images se forment sur la rétine, mais on ne sait rien de la rétine mentale sur laquelle apparaissent les mots. Rien du mécanisme.
On sait fabriquer des lentilles, mais pas un "penseur".
Alors même que j'affirme, il faut que je sache que je ne suis capable d'assumer mon affirmation que par intermittence."
-Bernard Noël-extrait de: "treize cases du je"-
Ces trois textes proviennent de l'Anthologie de la poésie française à la première personne du singulier-Alain Jouffroy-Editions du Rocher
et bien, dormez maintenant
Ron Mueck-Mask II-
"On tombe de sommeil dans le sommeil: il est lui-même, le sommeil, la force qui précède et qui entraîne la puissance dans son acte. Si je tombe de sommeil c'est que déjà le sommeil a commencé à s'emparer de moi et à m'envahir avant même que je dorme, avant que je commence à tomber. Nous disons que le sommeil nous gagne: il gagne sur nous, il étend son emprise et son ombre avec la discrétion et la constance que sont celles du soir, de la poussière, de l'âge. [...]
En tombant de sommeil, je tombe à l'intérieur de moi-même, de ma fatigue, de mon ennui, de mon plaisir épuisé ou de ma peine épuisante. Je tombe à l'intérieur de ma propre satiété aussi bien que de ma propre vacuité: je deviens à moi-même le gouffre et la plongée, l'épaisseur des eaux profondes et la descente du corps noyé qui sombre à la renverse. Je tombe là où je ne suis plus séparé du monde par une démarcation qui m'appartient encore tout le temps de ma veille et que je suis moi-même, tout comme je suis ma peau et tous mes organes des sens. Je passe cette ligne de distinction. Je glisse tout ensemble au plus intérieur et au plus extérieur de moi, effaçant le partage de ces deux régions supposées.
Je dors, et ce je qui dort ne saurait pa plus le dire qu'il ne saurait dire qu'il est mort. C'est donc un autre qui dort à ma place. Mais si exactement, si parfaitement à cette place mienne, qu'il l'occupe tout entière sans en délaisser ni en excéder la moindre parcelle;
Ce n'est pas une partie de moi, ni un aspect, ni une fonction qui dort. C'est cet autre tout entier que je suis dès lors que je suis soustrait à tous mes aspects et à toutes mes fonctions, sauf à cette fonction de dormir, qui peut-être n'en est pas une ou bien qui ne fonctionne qu'à suspendre toute fonction.[...]"
-Jean-Luc Nancy-Tombe de sommeil Editions Galilée-
source: collection: les textes-"La mort hier et aujourd'hui-Hors série-Marianne-avril-mai 2013-
- Ron Mueck-
Aux premiers tours de piste
de dimanche
cette nuit
là
à l'ombre de la lune-
L'ampoule
tout en bas -grésille-
Je veille sur des chimères, des trolls fabulistes
et funambules;
des meilleures intentions du monde.
Quelques regrets et remords assaisonnés
à la sauce
des titres posthumes
des traversins en plume fantaisie
des couettes sur les deux oreilles.
et une couverture supplémentaire
en maille de solitude.
Je veille au grain
à moudre
le ptit noir nocturne.
boit sa tasse dans le grand bain
d'une cafetière pistonnée
et forcément légèrement
ténébreuse
sur les bords du crépuscule.
-Ron Mueck-
"On tombe de sommeil dans le sommeil: il est lui-même, le sommeil, la force qui précède et qui entraîne la puissance dans son acte. Si je tombe de sommeil c'est que déjà le sommeil a commencé à s'emparer de moi et à m'envahir avant même que je dorme, avant que je commence à tomber. Nous disons que le sommeil nous gagne: il gagne sur nous, il étend son emprise et son ombre avec la discrétion et la constance que sont celles du soir, de la poussière, de l'âge. [...]
En tombant de sommeil, je tombe à l'intérieur de moi-même, de ma fatigue, de mon ennui, de mon plaisir épuisé ou de ma peine épuisante. Je tombe à l'intérieur de ma propre satiété aussi bien que de ma propre vacuité: je deviens à moi-même le gouffre et la plongée, l'épaisseur des eaux profondes et la descente du corps noyé qui sombre à la renverse. Je tombe là où je ne suis plus séparé du monde par une démarcation qui m'appartient encore tout le temps de ma veille et que je suis moi-même, tout comme je suis ma peau et tous mes organes des sens. Je passe cette ligne de distinction. Je glisse tout ensemble au plus intérieur et au plus extérieur de moi, effaçant le partage de ces deux régions supposées.
Je dors, et ce je qui dort ne saurait pa plus le dire qu'il ne saurait dire qu'il est mort. C'est donc un autre qui dort à ma place. Mais si exactement, si parfaitement à cette place mienne, qu'il l'occupe tout entière sans en délaisser ni en excéder la moindre parcelle;
Ce n'est pas une partie de moi, ni un aspect, ni une fonction qui dort. C'est cet autre tout entier que je suis dès lors que je suis soustrait à tous mes aspects et à toutes mes fonctions, sauf à cette fonction de dormir, qui peut-être n'en est pas une ou bien qui ne fonctionne qu'à suspendre toute fonction.[...]"
-Jean-Luc Nancy-Tombe de sommeil Editions Galilée-
source: collection: les textes-"La mort hier et aujourd'hui-Hors série-Marianne-avril-mai 2013-
- Ron Mueck-
Aux premiers tours de piste
de dimanche
cette nuit
là
à l'ombre de la lune-
L'ampoule
tout en bas -grésille-
Je veille sur des chimères, des trolls fabulistes
et funambules;
des meilleures intentions du monde.
Quelques regrets et remords assaisonnés
à la sauce
des titres posthumes
des traversins en plume fantaisie
des couettes sur les deux oreilles.
et une couverture supplémentaire
en maille de solitude.
Je veille au grain
à moudre
le ptit noir nocturne.
boit sa tasse dans le grand bain
d'une cafetière pistonnée
et forcément légèrement
ténébreuse
sur les bords du crépuscule.
-Ron Mueck-
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