Nos ministres essaient souvent de compenser la faible durée de
leur sacerdoce par de l'intensité. Ils utilisent alors généreusement le
sigle ZEP, zone d'éducation prioritaire, comme véritable potion magique.
C'est la mesure d'un engagement profond. A ce jeu-là, Fleur Pellerin,
ministre déléguée des PME, de l'Innovation et de l'Economie numérique,
remporte le pompon. Pour compenser un parcours très bourgeoisie
versaillaise,
elle arrive à glisser le mot «ZEP» dans son CV sous la forme de :
«Membre des jurys... des épreuves d'admissibilité de la filière ZEP de l'Institut d'études politiques de Paris».
Il fallait oser. Geneviève Fioraso, nous y revenons, n'est pas en
reste. Le site de son ministère précise qu'elle a passé ses trois ans
«de professeur d'anglais et d'économie dans une zone prioritaire puis au
Greta d'Amiens auprès de jeunes décrocheurs». Un peu d'imagination, et
l'on visualise la ministre avec les «zy'va» d'une académie déjà très
déshéritée. Encore heureux qu'elle ait échappé aux coups de couteau !
Vincent Peillon emprunte lui aussi ce subtil escalier de service. Dans
un entretien avec Nord Littoral, il compense son passage éclair à Calais
par un sobre : «Plus tard, j'ai retravaillé en ZEP»... ZEP comme
Zeppelin ? La vérité gonflée au gaz.
Comment leur en
vouloir pourtant d'exagérer un peu leur engagement de terrain ? Pour
reprendre la thèse de Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki, deux
spécialistes en science politique, dans la Société des socialistes (*),
le PS est devenu une institution «professionnalisée». Ainsi Peillon pour
devenir Peillon ne devait-il pas perdre de temps à l'école. Il y a
toutefois une exception, le statut des enseignants-chercheurs. Les
faibles contraintes de ce statut permettent en effet à certains de faire
des doubles carrières politiques et universitaires. Le site de
Dominique Bertinotti, la ministre déléguée chargée de la Famille,
laisse ainsi entendre qu'elle enseigne encore.
Sa biographie précise même qu'elle est maître de conférence en
histoire contemporaine depuis 1989. Idem pour Frédéric Cuvillier,
ministre délégué chargé des Transports et de l'Economie maritime. Mais
ce statut n'a peut-être pas que des avantages. S'ils ne sont pas
ministres de plein exercice, serait-ce parce que leur parcours étudiant a
été très long ? Le temps de passer un doctorat sans doute.
Alors pourquoi nos ministres jouent-ils à ce petit jeu ? Ils pourraient
après tout accepter pleinement leur parcours d'apparatchik ou de jeune
notable, mais préfèrent à l'évidence chercher là un supplément d'âme.
Hier, ils se seraient fait photographier avec mère Teresa, voire avec
l'abbé Pierre, ou portant un sac de riz, comme le fit l'aimable Bernard
Kouchner, des années avant de rejoindre un gouvernement de droite
décomplexée. Aujourd'hui, ils préfèrent dire qu'ils enseignent, car
l'enseignant, avec 76 % d'opinion favorable, est «le métier préféré des
Français» juste après les professions liées à la santé.
Les
députés ne bénéficient pas de la même cote d'amour. Ils ferment la
marche avec seulement 34 % d'opinion favorable, juste derrière les
agents immobiliers, les banquiers et les journalistes (Etude Ifop,
France-Soir, janvier 2011). L'étude montre que l'électorat de gauche
amplifie le phénomène. Il plébiscite le métier d'enseignant et se méfie
encore plus que les autres électeurs des élus de la République.
Les enseignants sont aussi des électeurs fidèles du PS, ils ont
remplacé la classe ouvrière dans l'univers socialiste. En 1981, plus de
70 % des ouvriers avaient voté François Mitterrand au second tour,
aujourd'hui ce sont les profs qui forment le gros des bataillons. Le 22
avril 2012, un sondage de l'Ifop révélait que 79 % des enseignants du
primaire, des collèges et des lycées avaient l'intention de voter
François Hollande au second tour. «Il n'y a pas d'autre catégorie
professionnelle où huit électeurs sur 10 ont l'intention de voter pour
un même candidat au second tour. En 2007, les agriculteurs avaient opté à
70 % pour M. Sarkozy, et c'était exceptionnel», rappelait à cette
occasion dans le Monde, Jérôme Fourquet, directeur du département
opinions à l'Ifop. Dans l'inconscient socialiste, il faut aujourd'hui
«faire prof» comme hier il fallait «faire peuple».
Paradoxalement, au Palais-Bourbon, les profs sont de moins en moins
nombreux parmi les députés. En 2002, 79 d'entre eux se déclaraient
enseignants du secondaire et du primaire. Cinq ans plus tard, en 2007,
il en restait 53. En 2012 ils ne sont plus que 39 ! Soit une baisse de
61 % en dix ans. A ce rythme, il n'y aura plus de hussards pour défendre
le PS à l'Assemblée d'ici à quelques années. Mais, parmi ces rescapés,
le PS a quand même de beaux restes. Sur les 39 enseignants qui siègent à
l'Assemblée nationale, 33 sont socialistes ou apparentés, un est
écologiste et cinq militent à l'UMP.
Dans les cabinets
ministériels, les socialistes ne sont pas très généreux avec les
enseignants. Ils ne sont que 10,8 %. Les postes sont trustés par les
hauts fonctionnaires. Et c'est encore plus dur pour la deuxième
génération : les hauts fonctionnaires enfants d'enseignant sont
totalement sous-représentés. «La figure du Petit Chose, fils ou fille de
milieu modeste ayant connu une forte ascension grâce à ses mérites
scolaires, est quasiment absente chez les membres des cabinets
ministériels... Les fils ou les filles d'enseignant du primaire ou du
secondaire ne sont que 5,6 %», précisent Rémi Lefebvre et Frédéric
Sawicki dans leur étude.