samedi 9 avril 2011

une histoire d'amour radioactive



".../...moteur au point mort.
 BMW 750 Oil
Un feu rouge, place de France. Beaucoup de peuple. La France qui se couche tard. La France du week-end. La France qui décompresse. La France qui oublie. Qui dépense ce qu'elle peut encore dépenser.
Les vitrines des restos, si on peut appeler ça des restos
-Burger King et Buffalo Grill-brillent trop, un peu trop dans le noir.
Un grand carrefour. Ce qu'on appelle une zone intermédiaire. Entre le centre commercial- 124 000 mètres carrés, 520 magasins, 3500 mètres carrés d'espace multimédia, 16 hectares de parc, 11 fast-foods- et le centre de paiement, c'est ici que les gens s'arrêtent un moment. C'est ici que les flux éthérés s'interrompent, entrent en collision, se disloquent avant de reprendre leur course folle à travers les systèmes de redistribution.
En théorie, le trajet entre son travail et son domicile suit la diagonale de thésaurisation; un parcours conçu par les architectes justement pour que les antinomies se croisent sans se gêner. La place de France constitue, à ce titre, une anomalie.
Un accident de parcours qui s'est développé au fil du temps en dépit de toute prévision ergonomique. un mystère. Une tumeur. C'est d'ailleurs pour cette raison que le tunnel Ramé, qui rampe sous le quartier, est en voie d'élargissement.
Mais pour un mois encore les travaux de modernisation en empêchent l'accès. Alors il faut passer par de France. Le plus vite possible. Sans regarder autour de soi. La musique à fond pour ne rien entendre. Ne pas porter attention. Ne rien porter.
 DRH, lui vient de sortir du travail;
Et il a encore un dossier à finaliser chez lui pour demain matin. Nuit blanche qui se profile.
Le dossier Urbania. Gros plan social en perspective. Les entrevues préalables avec sont prévues pour la semaine prochaine avec la médecine du travail et les assistants sociaux, histoire de les mettre en condition; qu'ils déblayent un peu le terrain
-invalidités, mises en dispo- avant la phase deux.
Les gens à travers les vitres, mangent, s'empiffrent. Certains rient.
DRH sait que sa femme sera déjà en train de dormir quand il rentrera.
il sait qu'il ne trouvera, pour tout réconfort, qu'un Post-it sur la porte du micro-ondes lui indiquant que le gratin en barquette surgelée individuelle est dans le deuxième compartiment à gauche.
Il y a des gosses dans ces restos, des enfants, morve au nez, genoux calleux, qui courent entre les tables, qui jouent dans les espaces-jeux, qui se goinfrent. Qui attendent.
DRH tapote des doigts sur le volant.
En sourdine, Florent Pagny. Un souffle presque littéraire, pense DRH.
Un couple sort. Il titube sur le trottoir. Elle rit. L'espace 'un instant, la lampe sodium haute pression du réverbère illumine son visage qui sera bien moins beau d'ici à quelques années. C'est une certitude: DRH s'occupe de ce genre de choses.
 Lorsqu'il franchira le seuil de son domicile, DRH sait que sur sa peau il n'y aura aucun contact. Sur ses lèvres aucune chaleur. Et dans ses oreilles, le souvenir des rires aura disparu. Il ira se branler sans faire de bruit, sous la douche, avant de prendre deux doses de Ritaline mélangées à un expresso et d'entamer son labeur. Des chiffres, rien que des chiffres. Pas des êtres humains.
La jeune fille, au bras du type, traverse juste devant le pare-chocs. Les phares de la BM illuminent ses longues jambes. Interminables. et ce qui est au-dessous. Inaccessible. Dans le regard de la jeune fille.L'amour. Tout cet amour, cette vitalité qu'elle porte en elle et qui n'est pas, qui ne lui sera jamais destiné.
Puis le callipyge disparaît du faisceau.
Elle n'existe plus. Elle rejoint peut-être la cohorte de chiffres abstraits qu'il manipule chauqe jour pour respecter au plus près la volonté des actionnaires.
DRH cligne des yeux.
La pression se relâche.
Le feu passe au vert.
DRH embraye. Calmement.  .../..."

extrait de"Une histoire d'amour radioactive" -Antoine Chainas- Editions: -Série Noire- Gallimard

vendredi 8 avril 2011

et la mer et l'amour



"Et la mer et l'amour ont l'amour pour partage,
et la mer est amère, et l'amour est amer.
L'on s'abîme en l'amour aussi bien qu'en la mer,
car la mer et l'amour ne sont point sans orage.

Celui qui craint les eaux qu'il demeure au rivage.
Celui qui craint les maux qu'on souffre pour aimer,
qu'il ne laisse pas à l'amour enflammer,
et tous deux ils seront sans hasard de naufrage.

La mère de l'amour eut la mer pour berceau.
 le feu sort de l'amour, sa mère sort de l'eau,
mais l'eau contre ce feu ne peut fournir des armes.

Si l'eau pouvait éteindre un brasier amoureux,
ton amour qui me brûle est si fort douloureux,
que j'eusse éteint ton feu de la mer de mes larmes."

-Pierre de Marbeuf- "Et la mer et l'amour"






"Roméo habite au rez-de-chaussée du bâtiment trois

Juliette dans l’immeuble d’en face au dernier étage

Ils ont 16 ans tous les deux et chaque jour quand ils se voient

Grandit dans leur regard une envie de partage

C’est au premier rendez-vous qu’ils franchissent le pas

Sous un triste ciel d’automne où il pleut sur leurs corps

Ils s’embrassent comme des fous sans peur du vent et du froid

Car l’amour a ses saisons que la raison ignore



Roméo kiffe Juliette et Juliette kiffe Roméo

Et si le ciel n’est pas clément tant pis pour la météo

Un amour dans l’orage, celui des dieux, celui des hommes

Un amour, du courage et deux enfants hors des normes

Juliette et Roméo se voient souvent en cachette

Ce n’est pas qu’autour d’eux les gens pourraient se moquer

C’est que le père de Juliette a une kippa sur la tête

Et celui de Roméo va tous les jours à la mosquée

Alors ils mentent à leurs familles, ils s’organisent comme des pros

S’il n’y a pas de lieux pour leur amour, ils se fabriquent un décor

Ils s’aiment au cinéma, chez des amis, dans le métro

Car l’amour a ses maisons que les darons ignorent



Roméo kiffe Juliette et Juliette kiffe Roméo

Et si le ciel n’est pas clément tant pis pour la météo

Un amour dans l’orage, celui des dieux, celui des hommes

Un amour, du courage et deux enfants hors des normes



Le père de Roméo est vénèr, il a des soupçons

La famille de Juliette est juive, tu ne dois pas t’approcher d’elle

Mais Roméo argumente et résiste au coup de pression

On s’en fout papa qu’elle soit juive, regarde comme elle est belle

Alors l’amour reste clandé dès que son père tourne le dos

Il lui fait vivre la grande vie avec les moyens du bord

Pour elle c’est sandwich au grec et cheese au McDo

Car l’amour a ses liaisons que les biftons ignorent



Roméo kiffe Juliette et Juliette kiffe Roméo

Et si le ciel n’est pas clément tant pis pour la météo

Un amour dans l’orage, celui des dieux, celui des hommes

Un amour, du courage et deux enfants hors des normes



Mais les choses se compliquent quand le père de Juliette

Tombe sur des messages qu’il n’aurait pas dû lire

Un texto sur l’i-phone et un chat Internet

La sanction est tombée, elle ne peut plus sortir

Roméo galère dans le hall du bâtiment trois

Malgré son pote Mercutio, sa joie s’évapore

Sa princesse est tout prêt mais retenue sous son toit

Car l’amour a ses prisons que la raison déshonore

Mais Juliette et Roméo changent l’histoire et se tirent

A croire qu’ils s’aiment plus à la vie qu’à la mort

Pas de fiole de cyanure, n’en déplaise à Shakespeare

Car l’amour a ses horizons que les poisons ignorent



Roméo kiffe Juliette et Juliette kiffe Roméo

Et si le ciel n’est pas clément tant pis pour la météo

Un amour dans un orage réactionnaire et insultant

Un amour et deux enfants en avance sur leur temps."

-Grand Corps Malade-