lundi 22 novembre 2010

Il est désormais interdit de boycotter




"On a les victoires qu’on peut : Michèle Alliot-Marie a, il y a quelques mois, par une simple circulaire, commis un attentat juridique d’une rare violence contre l’un des moyens les plus anciens et les plus efficaces de la contestation des Etats par les sociétés civiles, à savoir le boycott. Le 12 février, la Chancellerie a eu cette idée extraordinaire selon laquelle tout appel au boycott des produits d’un pays n’était qu’une «provocation publique à la discrimination envers une nation», punie d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende. Le ministère demande aux procureurs de la République d’assurer une répression «ferme et cohérente» de ces agissements.
Soyons justes : la paternité de cette brillante initiative revient au procureur général de Paris qui avait, dans son rapport de politique pénale 2009, suggéré que «les faits de boycott ou de provocation au boycott peuvent s’analyser, selon les espèces, soit en une provocation à la discrimination, soit en une discrimination ayant pour effet d’entraver l’exercice d’une activité économique». On peut rappeler les actions de ce type dans l’histoire : boycott du Royaume-Uni en 1930 initié par Gandhi contre la colonisation, boycott de l’Afrique du Sud dans les années 70 par les militants antiapartheid, boycott, à la même époque, par la communauté homosexuelle américaine d’une marque de bière qui refusait d’embaucher les gays ou, plus récemment, boycott des produits chinois par les soutiens de la cause tibétaine et des produits israéliens par les militants palestiniens… Pour l’ex-garde des Sceaux, il ne s’agit pas là d’entreprises de protestation et d’émancipation, souhaitables en démocratie, mais d’associations de malfaiteurs en vue d’attenter à la bonne marche du commerce, donc du monde.
La notion de discrimination ne peut s’entendre que d’une différence de traitement n’obéissant à aucun but légitime. Une action collective qui viserait à ne pas consommer de produits d’une entreprise parce qu’elle licencie ou délocalise sa production, ou d’un Etat parce qu’il maltraite ses minorités ne peut être qualifiée de discriminatoire, sauf à ôter aux consommateurs leur seul pouvoir, celui de ne pas de consommer n’importe quoi et n’importe comment. Que l’on se rassure : les Etats qui décideraient d’imposer un embargo à un pays étranger n’encourront pas les foudres de la loi pénale…
L’instrumentalisation d’un texte qui visait à combattre le racisme, le nationalisme et le sexisme est inadmissible, surtout lorsqu’elle vise à faire taire l’engagement citoyen. La circulaire en question, qui a su convaincre au moins un tribunal, constitue donc, pour la société civile, une régression d’une ampleur peu commune. Cette provocation s’est pour l’instant heurtée à un mur de silence. La pénalisation de la contestation est toujours une mauvaise nouvelle pour la démocratie. L’absence de contestation de la pénalisation, lorsque celle-ci ne répond à aucun autre objectif que celui de museler les peuples, n’en est pas une meilleure."

 Benoist Hurel- secrétaire général adjoint du Syndicat de la magistrature- article publié sur le site Libération.fr

la diagonale du vide


"Je me souviens, cette année-là, au milieu de l'hiver, debout derrière la baie vitrée de la salle d'embarquement, les yeux noyés dans une aurore verte et rose où un avion décollait toutes les minutes, j'ai décidé de tout arrêter.
Ne plus bouger. Ne plus partir. Surtout ne plus parler. Trouver au plus vite un endroit retiré. Avec du silence. De la lenteur. Peut-être un brin de tristesse. De préférence dans une région sauvage.
Au moment où une voix suave, tombée de nulle part, invitait une dernière fois les passagers de mon vol à embarquer, j'ai franchi en sens inverse le portique de sécurité. Je suis passé discrètement devant la guérite de verre des douaniers. J'ai déchiré mon billet en petits morceaux que j'ai jetés dans une poubelle transparente. Je n'avais avec moi qu'un sac de voyage. Tant pis pour ma valise! Prisonnière de la soute, elle était condamnée à une impitoyable destruction par les démineurs, sur le béton du tarmac, sous le regard des passagers d'un vol très retardé par l'absence d'un homme, en temps de terreur. Traversant la zone d'enregistrement, j'ai eu l'impression que les voyageurs ressemblaient à des enveloppes froissées faites de chair lasse et d'étoffe terne. Ils étaient pressés et préoccupés. Leur petit bagage, qui trottinait derrière eux, avait bien du mal à les suivre.
Je tenais à quitter les lieux avant que mon nom ne soit prononcé de façon accusatrice dans les hauts-parleurs: "M. Travenne...Le passager Travenne est prié de se présenter im-mè-dia-te-ment porte n°...Dernier appel..."
Dehors, il faisait un froid glacial. Le ciel devenait peu à peu jaune pâle avec de longues traces sanglantes qui allaient en s'élargissant. On aurait dit qu'une énorme bête invisible grondait en lançant des coups de griffes au hasard. Des insectes géants dans le ciel, des taupes géantes sous la terre. Tout vrombissait et vibrait dans la jungle de béton et d'acier.
Minuscule voyageur de l'aéroport Charles- de-Gaulle, je renonçais à un énième voyage en Extrême-Orient. Au moins le vingtième! En dix ans, douze ans, je ne sais plus. Tantôt Shanghai , tantôt Hong-Kong. Parfois Singapour. "Pour affaires", comme on dit, même si le fait d'être devenu un "homme d'affaires" me semblait toujours aussi incroyable et comique. J'étais un champion du décalage horaire. Un champion de l'attente et de la somnolence dans des fauteuils qui vous cassent les reins. Sur la terre comme en plein ciel. Un masque de tissu bleu ou blanc sur les yeux. Mais c'était fini. J'arrêtais pour de bon.
Après avoir échappé au vacarme de l'aéroport, je suis passé en coup de vent au bureau afin d'annuler les commandes et les contrats en cours, et j'ai dicté quelques lettres de désengagement à envoyer à nos principaux clients. Quand j'ai annoncé à nos deux secrétaires que j'allais disparaître quelques temps, elles m'ont considéré avec gravité, sans demander d'explications, avec une sorte de respect apitoyé. Elles ont compris que quelque chose n'allait pas, qu'elles allaient se trouver très seules dans ce qui ressemblait à une dernière longueur. Tout en m'écoutant en silence, elles jetaient des coups d'oeil attristés dans la direction du bureau définitivement vide de Wolf, mon associé. Ces fidèles collaboratrices s'étaient toujours doutées qu'avec des pilotes dans notre genre il y avait des risques d'explosion en plein vol.
Notre société, "Travenne & Wolf", spécialisée dans ce qu'on appelle le "design de luxe", nous l'avions créée vingt ans auparavant. Label français mais fabrication chinoise. Nous nous étions peu à peu consacrés à l'art de l'emballage sophistiqué: boîtes laquées, luxueux coffrets, écrins raffinés, dont je concevais les formes, avant de les faire fabriquer en Chine puis de les fournir, par dizaines ou centaines de milliers, à plusieurs marques renommées. Puisque tout s'emballe désormais. Puisque la plus médiocre marchandise se recroqueville au fond de ce qui l'enveloppe. Bientôt, il ne restera plus que des emballages. Et des professionnels du "packaging" comme on dit, contraints à renouveler sans fin les apparences des choses et des idées. .../..."

-Extrait de: "La Diagonale du Vide"- un roman de Pierre Péju- Editions Gallimard-