mercredi 19 août 2009

la baignoire de Goethe

Bricoler à la manière de, c'est le thème d'un livre de Marck Crick génial pasticheur qui après les recettes de la soupe de Kafka demande à d'illustres écrivains de s'attaquer à l'entretien de leur maison .
exemples:
-comment poser un papier peint avec Ernest Hemingway
-comment remplacer une vitre avec Milan Kundera
-comment carreler une salle de bains avec Fiodor dostoïevski
-comment déboucher un évier avec Jean-Paul Sartre... etc

Pour clore avec distance et humour... le sujet bricolage commencé laborieusement hier, je vous propose de "réparer le robinet qui fuit" avec Marguerite Duras
voilà ce que cela donne:

"outils:
Clé universelle

Matériaux
Joint

-L'homme passe devant la maison, pour la deuxième fois.
Il s'arrête. Il sonne à la porte. La porte est ouverte, l'homme entre. L'intérieur, lumineux, est meublé de blanc.

Voix de femme:

"alors vous êtes venu."

Elle est debout. Elle regarde. Elle regarde l'évier, le robinet.
Il s'avance vers elle. Elle le regarde venir. Ses habits sont noirs.
Ses yeux brillent. Elle sourit. il fait encore un pas. il s'arrête près d'elle. D'un geste mécanique, elle désigne le robinet. Du robinet s'écoulent des gouttes d'eau qui tombent dans l'évier. Elle regarde le robinet.

La lumière baisse.
Homme, femme, robinet. L'homme s'avance. il ouvre le robinet. Le bruit de l'eau devient plus fort, des trombes d'eau tombent en écume blanche dans l'évier pour disparaître dans l'abîme, rejoignant d'autres tuyaux et canaux qui forment une grande masse d'eau, qui s'en va vers la mer. Marées caverneuses. L'homme ferme le robinet.Le bruit s'arrête. Silence. Silence brisé par quelques gouttes qui s'écoulent.
"Je crois que le joint est parti."
elle parle d'un ton sans réplique.
"Le joint est parti."
il parle.

Les gouttes tombent une par une. Prisonnières du tuyau, elles refusent d'attendre la permission de couler.
"Il le serre trop, dit-elle. il n'aime pas ce robinet qui fuit."

L'homme se courbe pour couper l'arrivée d'eau. il se redresse. Il ouvre le robinet. Brièvement, on entend le bruit de l'eau qui coule. Soudain, ça s'arrête. Les gouttes cessent de couler. Silence.
Dehors, devant la terrasse, le crépuscule descend sur la ville. La lumière s'échappe du ciel en flot, ça va vers l'ouest.
Dans le silence de la cuisine, on entend le bruit de la mer.
La mer, sans forme, sans retenue, sans robinet, au-delà de tout.
Un cri déchire le silence, on dirait une femme qui tombe.

"Qu'est ce que c'est?
-Quoi?" dit-elle.
Elle lève doucement les yeux vers lui. L'homme ne la regarde pas.
"Ce cri.
-Rien. Le cri des mouettes.", dit-elle.

ça va commencer. L'histoire entre eux va commencer.
Entre l'homme et la fenêtre, la femme avance. Sa main, comme celle d'un enfant, couvre ses yeux. Le parquet craque sous ses pieds.
Devant l'homme, le robinet. L'homme pose ses mains sur le métal brillant. Il voit la tête du robinet, au-dessus, le cache-tête recouvre l'écrou, le clapet, la bague guide, la tige du lavabo. Sous la tige: le joint aplati, comprimé, décomposé, détruit.
L'homme dévisse la pièce de métal, pour laisser apparaître un gros écrou juste au-dessus du robinet. avec une clé, il dévisse l'écrou du clapet, enlève la coupelle du robinet. il détache l'appareil ruisselant d'eau, le lui offre. La lumière danse dans ses yeux.
"Le joint est parti."
L'homme et la femme regardent, se regardent, ils attendent.
l'homme à nouveau.
"Le joint est parti. Regarde, dit-il, regarde ici."

Alors, il lui montre le joint dévasté, les ravages du temps, l'effet du calcaire, la pression créée par le robinet toujours serré, se battant pour retenir le flot, le courant. L'accumulation brutale de la force.
Alors elle comprend. Elle se retient de pleurer.
Avec un tournevis, il enlève le vieux joint, craquelé, ridé, âgé prématurément. il en prend un nouveau dans sa boite à outils;
Le joint est dans ses mains, attirant, doux, ferme, épais comme de la crème de lait. Le joint glisse doucement sur le bouton situé sur la tige, à la base du robinet. il repose le mécanisme sur le robinet, le vissant fort, il ôte le cache-tête, le couvercle lumineux dissimule le mécanisme du lavabo sous le manteau du matériau brillant.
L'homme se penche, ouvre la valve; Un reste de lumière s'épanche du ciel, dans les ténèbres. L'homme et la femme entendent l'eau revenir dans le tuyau, entendent la pression dans le joint.
l'homme resserre, ouvre le robinet, le referme. L'homme et la femme regardent. ça ne coule plus. Rien ne s'épanche.
Tout est arrêté. Contenu.

L'homme pose son tournevis dans la boite à outils;
il regarde la femme.
"Tu pleures.
-Je pleure?" dit-elle.

Silence.
Elle se tient près de lui, mais ses yeux sont perdus au loin, vers les derniers nuages flamboyants qui disparaissent, un à un, derrière l'horizon."

-extrait de: "la bagnoire de Goethe-mark Crick-"comment réparer un robinet qui fuit" avec marguerite duras-traduit par Eliette abécassis- éditions BakerStreet

mardi 18 août 2009

l'abricole pour les nuls


Voyez!
La vie est formidable et poustouflante même, surtout quand je bricole, ce qui m'arrive très rarement, enfin...
j'essaye d'éviter au maximum parce que je sais qu'à chaque fois les conséquences vont être terribles!
Par exemple, pas plus tard que ce matin, 9h- l'idée lumineuse consistait à remplacer un robinet sur un évier!
Je les vois d'ici les pros du tournevis, de la clé de 12 et de la boite à outils à tout faire...FASTOCHE qu'ils disent! cinq minutes et le tour est joué!
Vi! ben ptêt pour vous, parce que moi, rien que l'idée ça me fout des vapeurs- et avec la température extérieure du moment, est-ce bien raisonnable?
Bon résumons et positivons même! on se dit que c'est pas si compliqué que ça, que y'a pas de raison qu'on y arrive pas! que...
il suffit de regarder le mode d'emploi (traduit du coréen) etl'affaire est dans le sac.
Seulement voilà, c'était trop beau, il fallut d'abord démonter l'ancien robinet, mitijeur pour les intimes- (voyez! si je m'y connais) qui brinquebalait depuis trop longtemps, et comme il était rouillé à cause de la flotte qui s'était lâchement introduite là où il ne fallait pas, après toute une collection de jurons version capitaine haddock, l'opération s'avéra impossible!
et je précise pour les gros bras toujours prêts à montrer leurs biscotaux avantageux qui moulent le marcel, qu'en forçant comme une brute , le résultat de l'opération fut de fendre un peu plus la cuve en inox, déjà bien travaillée par de jeunes ados à qui rien ne résiste...

Evidemment on a coupé l'eau, évidemment on a oublié d'en mettre avant dans un seau, une casserole voir un dé à coudre et il faut aller fissa et crado- chez gasto là où diable! il y a tout ce qui vous faux - chercher un nouvel évier à poser .
Mais qu'à cela ne tienne, je monte sur rossinante et je file à grand galop hi! ha! vers le paradis des bricolos! et zou vite fait bien fait je trouve le modèle aux bonnes mesures et je rentre au bercail plutôt content de la rapidité de l'action.
Ensuite après déballage,Argh! on s'aperçoit- jésus, marie, joseph et toute la sainte trinité réunie- qu'il n'y a pas de trou de prévu pour passer les tuyaux- et là grrrrrrrrrrrr!!!! on te vend un truc-pas cher d'accord- mais , comme moi quand je m'énerve, il est pas fini! imaginez la honte et colère qui va avec....
M'enfin quoi! ils ont les machines et tout ce qui faut dans leurs usines mÔdernes , ça leur aurait défrisé la moumoute de faire un chtit trou de rien du tout...
ben non, faut que tu te démerdes à percer de l'inox!
Il est déjà près de midi, cela fait 2h30 que l'affaire a commencé,et croyez-moi, ça me gonfle le burnous, genre zeppelin avant l'orage!
Vite avant la grosse dépression sur les açores j'appelle un copain- qui me dit qu'il arrive en début d'après midi avec l'outillage qui va bien.
Pendant ce temps là, il n'y a plus qu'à remonter provisoirement le robinet sans son évier histoire de pouvoir remettre l'eau, de se laver les mains, de boire un coup, et de manger un reste de boeuf carottes (mais non c'est pas le commissariat). Deux heures, le copain arrive avec tous ses accessoires- ensuite je vous passe les détails, perceuse, drumel, scie cloche (avec moi ça fait sept) - à 4 heures et des bananes, et des fuites aussi et des aller et retour pour fermer, ouvrir l'eau, et refermer et...je n'ose y croire, ça marche!

pour le joint autour on repassera...
demain!

et avec ça j'ai loupé la sieste!

Comme c'est étrange...et quel zazard! hier, à la bibliothèque j'ai trouvé un bouquin qui s'appelle "la baignoire de Goethe" -sous titré "bricoler avec les grands écrivains"- je vous en reparlerais très bientôt, car pour l'heure, je retourne veiller mon évier, c'est beau un inox qui brille la nuit , j'en suis tout Eh! Bobby!