samedi 7 mars 2009

pour bien faire


Pour bien faire, il faudrait dépoussiérer le clavier, passer une petite brosse entre les touches et enlever aux lettres l'excès de sébum qui s'est accumulé au fil des jours, et peut-être même aussi en supprimer quelques unes , celles qui ne servent que trop rarement dans la couture des phrases...Vous écrivez au point de croix vous? Ah si la question est posée ainsi, je ne peux que répondre par l'affirmative. Forcément, on le sent bien que j'ai dû dans le passé donner ma langue au chat de l'aiguille à tricoter les culpabilités pardonnables; Comme tout le monde je me débrouille avec le point arrière et le point de piqûre n'est pas non plus pour me déplaire. Regarde bien le clavier, il ressemble à l'escalier qui se creuse pour accueillir les pas, et il y a des marches plus sensibles que d'autres. Ici c'est pareil, les touches elles s'expriment en silence majuscule, comme la rouille sur les doigts du fumeur. On ne peut rien cacher finalement; c'est comment dire -scientifique-enfin... paraît-il . Pourtant je n'ai jamais été persuadé que le scientisme avait réponse à tout ou alors il ressemblerait à cela même qu'il voudrait combattre, car si la raison n'a jamais tort c'est que les dieux du dogme commandent les éprouvettes, et en ce qui me concerne, le point de rupture est consommé. Juste des traces, des fragilités dans la machine humaine pour nous offrir un semblant d'histoire, une différence et toutes ces concéquences, qui nous font ici et maintenant bonne pâte, à modeler les émotions. Point de feston, point de chausson, point invisible...on se tricote comme on peut au large des entournures, on se déboutonne à l'occasion et l'on se cherche une harmonie avec le tissu pour pas faire trop tâche. Au commencement il y avait -azerty- et ensuite des routes multiples, indéfinissables, inexplicables, jalonnées de points de suspension, énervées sous les exclamations, timides en interrogations et nuancées chez guillemets. On s'habille avec ses mots comme on couvre sa pudeur avec du coton plus ou moins bien peigné, et ce que l'on porte n'est pas toujours à l'image de ce que l'on voudrait être, puisqu'il y a des impondérables, le regard des autres et l'interprétation qui tourne à plein régime. prise de tête, prise de risque, prise au vent, de saisons en calendriers, et toujours se représenter en choix continu, en spectacle de chambre ou grand public, c'est salon où l'on se cause -mais je vous en prie, passez donc devant , j'ai mon âme à finir - une maille à l'endroit, une maille à l'envers...mar plij...

vendredi 6 mars 2009

se coucher tard...nuit -deuxième partie-
















".../... Il regarde dehors. La lumière a changé. un voile bleuté a gagné les lointains. Par la fenêtre, un bruit arrive, dont il ne saurait dire si c'est celui d'un bourdon ou d'un moteur au loin. C'est un moteur. De mobylette. Il sourit: "Comme du papier musique." La mobylette de Bert, le nuiteux, fait un bruit très particulier, reconnaissable entre mille. A présent, il n'y a plus qu'à attendre deux minutes trente. il imagine la mob qui fait le tour du bâtiment par derrière, Bert qui met l'antivol et prend sa gamelle dans la sacoche. A présent, il monte les marches et s'approche du bureau...-" Comme du papier musique! " Bert fait son entrée. La phrase est aussi rituelle que les gestes. Poignée de mains, allumer la lampe du bureau, éteindre le néon. Dans l'ordre. Puis il s'asseoit, retire ses souliers et enfile des pantoufles. Bert, c'est lui qui dit si c'est la nuit ou le jour. Là, c'est la nuit qui commence. Quand il a chaussé ses pantoufles, on sent que la bascule est faite. Du coup, en se levant du fauteuil qui n'est plus le sien depuis une minute, l'infirmier est surpris, presque gêné du bruit que font ses souliers sur le carrelage. "R.A.S. ?" -R.A.S. " Les transmissions sont terminées. L'infirmier va pouvoir partir. Il devrait même être déjà parti mais chaque fois, il traîne encore un peu, faisant semblant de ranger un truc ou deux. Il s'étire. Bert dit qu'aujourd'hui il est tombé du feu. L'infirmier acquiesce. Oui, il a fait chaud. Il défait un à un les boutons de sa blouse et tourne encore un peu dans le bureau. Le nuiteux jette un oeil sur le tableau des effectifs, un regard sur les étiquettes des patients. Il ne lit pas vraiment, il attend. Sans impatience, mais il attend. Il sort de sa poche la blague à tabac et le cahier de feuilles. La nuit, on a le temps de rouler. Petit à petit, il prend possession de son domaine. Il installe près de lui la grosse lampe Mazda pour les rondes. Sur la potence à perfusion, il accroche sa blouse, au cas où...Sur le seuil du bureau, l'infirmier se retourne. C'est étrange. Ce bureau, il le connaît par coeur. Il y travaill depuis des années. Pourtant, chaque soir c'est la même sensation. On dirait qu'un autre monde est en train de naître, avec ses valeurs, ses rituels, son rythme. La salle de séjour s'est vidée et la télé s'est allumée sur un désert de fauteuils. Eteindre le poste, c'est l'étape suivante pour le nuiteux. Et puis la première ronde, juste pour voir comment ça se passe. Pour renifler aussi l'ambiance, s'en imprégner. Au passage, Bert ouvre la porte de l'office pour déposer sa gamelle dans le frigo. Il a le coup pour ouvrir les portes sans faire de bruit avec les clés. De jour, c'est pas pareil. On n'y pense pas, au bruit des clés. C'est même un peu lui qui rythme la journée. L'infirmier, toujours dans la porte du bureau, se dit qu'un jour, il faudra qu'il compte combien de fois on sort les clés de la poche en une journée. Il pense à ses tomates qui l'attendent mais il reste encore un instant. Pour rien, pour voir. Le nuiteux revient de sa première ronde. "Comme du papier musique." Pour lui, la vie, c'est la nuit. C'est drôle de penser qu'au moment où les autres s'affairent, il dort. L'infirmier se demande si Bert à un jardin. Il ne sait même pas s'il a une femme, des enfants. Les nuiteux sont d'un autre monde. L'autre jour, à la télé, il a vu un reportage sur des gens qui partaient en vacances et laissaient leur maison à une famille d'Américains. C'est un peu ce qu'il ressent en ce moment. A voir le nuiteux s'installer, il a la sensation q'un étranger s'installe chez lui...ou qu'il habitait jusqu'à présent chez un autre. Voilà Zean-Luc qui revient à la charge, en chemise et le cul à l'air, il avance vers le nuiteux pour lui expliquer le coup du poisson, que trois fois et...l'infirmier va pour intervenir mais Bert le devance. Il explique au casse-pieds que c'est bon le poisson, que ça rend intelligent. Ah oui, c'est vrai, c'est lui le patron, à présent; c'est à lui de répondre. Du reste, l'autre ne s'y est pas trompé. Il a vu les pantoufles, la lampe de bureau allumée et il s'est adressé naturellement à Bert. Décidément, l'infirmier a du mal à s'y faire, à la nuit. A présent, le nuiteux a sorti du placard une mallette de bois. Sur le rebord du bureau, il fixe un minuscule étau et il dispose autour de lui tout un tas de plumes, de bobines de fil. On dirait qu'il se prépare pour un rituel magique de sorcellerie, il explique, mais plus pour lui-même que pour l'infirmier, que pour la truite, les mouches on en a jamais assez. Les lunettes au bout du nez, il regarde avec gourmandise le déballage hétéroclite qui a envahi le bureau. Mais il ne va pas commencer tout de suite. Pas devant l'infirmier. "Bon, je te laisse. Mes tomates m'attendent; ça va aller ? - Comme du papier musique! -A d'main." A présent, il est obligé de partir. D'ailleurs, l'autre ne le regarde plus. il farfouille dans sa blague à tabac, une feuille de papier collée au coin des lèvres. Le couloir, où les pas résonnent, l'escalier, la porte d'entrée. Les clés, une dernière fois. Puis le perron. L'infirmier regarde le ciel de juin qui s'est assombri. il voit les premières étoiles. Merde, trop tard pour les tomates. il ira demain matin, au lever du jour. A présent c'est la nuit, et la nuit, c'est fait pour dormir. Enfin, pour dormir... ou pour veiller." -richard kowalyszin- éducateur spécialisé-V.S.T. -revue du champ social et de la santé mentale- n°82 -le travail de la nuit-