lundi 2 novembre 2015

alarmythe


A l'heure du thé (qui n'a pas d'heure) j'ai lu...

extraits d'une interview de Yuval Hoah Harari par Marie Lemonnier -"Débats"-Le livre qui fascine"-L'OBS n°2660:

".../...Comment notre espèce, qui n'était d'abord qu'un animal insignifiant d'Afrique a-t-elle réussi à dominer toutes les autres, au point d'éliminer ses propres frères humains et de devenir le maître absolu du monde?

Grâce au commérage! L'immense avantage qu'a Homo sapiens sur ses concurrents, le robuste Neandertal,Homo erectus ou les autres c'est effectivement sa pratique du bavardage , mais surtout sa capacité à créer de la fiction, qui est à la base de toutes les sociétés. Cinquante personnes peuvent coopérer en se connaissant, comme les membres d'une famille ou des amis. Mais que des milliers de personnes se fédèrent, cela ne peut se faire qu'avec l'aide de fictions, de mythes communs tels que la croyance en Dieu, au paradis, à l'argent, à la nation ou aux droits de l'homme, qui n'ont d'existence que dans notre imagination.
C'est une spécialité de Sapiens ; il est le seul à pouvoir utiliser le langage non seulement pur décrire la réalité mais aussi pour en créer une totalement nouvelle. On ne sait pas vraiment pourquoi. 
Selon la théorie la plus répandue, des mutations génétiques accidentelles ont changé le câblage interne du cerveau des Sapiens ,et engendré l'apparition de nouvelles façons de penser et de communiquer. Légendes, dieux et religions sont alors nés de cette révolution cognitive. Le mythe contemporain le plus puissant que nous ayons jamais inventé est le capitalisme consumériste.
son credo-"quel que soit votre problème, la solution est d'acheter quelque chose"- transcende toutes les frontières. C'est même la première religion que ses adeptes pratiquent aussi fidèlement!
.../..."



".../...Sapiens s'est donc hissé au sommet de la chaîne alimentaire, au prix de l'éradication des autres espèces humaines qui coexistaient avec lui-vous imaginez même que c'est le premier génocide de l'histoire-,mais aussi de terribles destructions de l'environnement. C'est finalement un bien triste sire que vous nous montrer là!

Restés seuls sur la planète, nous avons tendance à nous auto-glorifier, mais j'essaie d'être réaliste: Homo sapiens est très puissant et capable de créations merveilleuses, mais c'est aussi l'espèce la plus meurtrière des annales de la biologie. Et cela ne date pas des deux derniers siècles, comme nous avons l'habitude de penser la catastrophe écologique. Nous sommes en réalité responsables de désastres dans l'écosystème depuis déjà des dizaines de milliers d'années.
Ainsi, quand les premiers humains ont atteint l'Australie, il y a environ 45 000 ans, ils ont causé l'extinction de plus de 90% des grands animaux présents! Il en fut de même en Amérique, où 70% des espèces furent exterminées, Homo Sapiens est un véritables serial killer du point de vue écologique. Et l'industrialisation n'a fait qu'accélérer le phénomène. A présent plus de 90% des grands animaux du monde sont soit des humains soit des animaux domestiques, comme les cochons, les vaches et les poulets. On a récemment compté qu'il existait en Europe 1,6 milliard d'oiseaux contre 1,9 milliard de poulets. Vous avez donc aujourd'hui en Europe plus de poulets que l'ensemble des autres oiseaux réunis!
Nous sommes réellement en train de détruire la nature sauvage; la planète entière a été transformée en une immense usine pour servir nos seuls besoins. Sans parler de la maltraitance exercée à l'égard des animaux que nous élevons comme des machines à produire de la viande, du lait ou des oeufs, sans jamais tenir compte de leurs souffrances ni de leurs émotions.
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Vous affirmez qu'une grande partie de nos problèmes, à commencer par la confiscation de notre temps par le travail, proviendrait de la révolution agricole qui a engendré, il y a douze mille ans, l'obsession de la productivité.

La révolution agricole est la plus grande escroquerie de l'histoire! Bien sûr, elle a accru le pouvoir de la collectivité. Sans agriculture, on ne peut bâtir des villes, encore moins des royaumes ou des empires. Mais les individus en ont incontestablement pâti. La vie d'un chasseur-cueilleur était effectivement moins pénible que celle d'un paysan : non seulement le paysan a dû travailler plus dur, à des taches plus répétitives, mais son régime alimentaire s'est également dégradé, contrairement à ce qu'on pourrait croire.

Vous écrivez même que le blé, le riz et les pommes de terre ont "domestiqué" l'homme plutôt que l'inverse!

Le blé était une modeste plante qui ne poussait que dans une toute partie du Moyen-Orient. Aujourd'hui, il recouvre des surfaces gigantesques aux Etats-Unis ou en Australie. C'est le grand gagnant de la révolution agricole! Pour Homo Sapiens, le bénéfice est plus discutable. Certes, la bourgeoisie occidentale jouit aujourd'hui de meilleures conditions de vie. Mais pour des milliards de gens dans le monde, l'existence aurait été plus facile il y a vingt mille ou trente mille ans. Les ouvriers exploités de Chine ou du Bangladesh, qui travaillent quatorze heures par jour pour un salaire de misère dans des conditions d'hygiène et de sécurité déplorables, à confectionner des vêtements ou des jouets destinés à l'exportation de masse, sont plus mal lotis que les chasseurs-cueilleurs qui vivaient au grand air, mangeaient de façon diversifiée, et étaient maîtres de leur temps.
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De nombreux scientifiques envisagent désormais sérieusement l'extinction prochaine de l'espèce humaine. Adhérez-vous à cette vision?

Cette extinction éventuelle pourrait prendre deux formes. La première, l'anéantissement pur et simple, à la suite d'une guerre nucléaire ou même, un jour, d'une révolte des robots, ne me paraît guère probable. 
Je crois davantage à la possibilité de la seconde hypothèse, celle d'une extinction par optimisation, où les humains utiliseraient les biotechnologies pour se transformer en des êtres "supra-intelligents". nous deviendrons des cyborgs, dotés grâce à la technologie de capacités physiques et mentales excédant les possibilités humaines telles que nous les entendons. Il faudrait alors donner un autre nom à cette nouvelle espèce. Mais il s'agirait moins d'une extinction brutale que d'une évolution progressive. Cette créature serait peut-être meilleure, peut-être pire, mais en tout cas elle ne serait plus "humaine" au sens que nous donnons à ce mot.

Voulez-vous dire qu'elle serait différente du genre humain, ou simplement de l'espèce Homo sapiens?

Distincte d'Homo sapiens c'est une certitude. Et peut-être ne s'agirait-l même plus d'un être humain. Par exemple, si l'on parvient à connecter le cerveau à un ordinateur, on pourrait également faire communiquer entre eux plusieurs cerveaux en réseau, dans une sorte d'internet cérébral. Autrement dit, il n'y aurait plus besoin de passer par le langage et par la voix pour communiquer des pensées. Et si l'on a ainsi accès aux souvenirs d'autrui, qu'advient-il de l'identité? Ce sont nos souvenirs et notre mémoire qui construisent nos identités respectives. Si je partage vos souvenirs et vous les miens, qui suis-je, et qui êtes-vous? De même, la révolution technologique risque de bouleverser les notions de sexe et de genre. Elle pourrait permettre d'être tour à tour homme et femme, voire de créer d'autres sexes. On en voit les prémices dans les mondes virtuels:
lorsque mes neveux et nièces jouent a de tels jeux, ils peuvent très bien choisir pour avatar un personnage de l'autre sexe, sous les traits duquel ils sont représentés entre deux dimensions. Dans quelques années, lorsque la réalité virtuelle sera tri-dimensionnelle et immersive, on pourra vraiment éprouver ce que ressent l'autre sexe. Il y a une multitude de scénarios possibles mais, dans tous les cas, les traits distinctifs qui à nos yeux définissent l'espèce humaine risquent d'être frappés d'obsolescence. Selon moi, dans un ou deux siècles, le monde sera peuplé de créatures plus différentes de nous que nous le sommes des chimpanzés.
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D'inventeur de dieux, homo sapiens pourrait finalement se transformer en dieu lui-même...Peut-on stopper cette course folle?

Le problème, c'est que l'idéologie dominante de notre monde est le néolibéralisme, qui incite à la passivité et à faire confiance à l'autorégulation du marché. C'est très dangereux, car l'histoire nous enseigne que la même technologie peut servir à des fins très différentes. La révolution industrielle a pu engendrer aussi bien le libéralisme que le communisme ou encore le nazisme. Ces trois régimes employaient les mêmes innovations issues du XIX siècle: la machine à vapeur et l'électricité, le train et l'avion, la radio, le télégraphe et le téléphone. il en va de même pour l'intelligence artificielle ou les cyborgs. On le voit déjà avec internet: la Chine n'en fait pas le même usage que les Etats-Unis, par exemple.
Je ne crois pas que nous puissions changer la direction prise par la recherche scientifique, en revanche nous avons encore le choix du but. Nous devrions donc urgemment nous poser la question: que voulons-nous devenir? Voire, puisque nous pourrons bientôt manipuler nos propres désirs: que désirons-nous vouloir?
C'est vertigineux, mais nous ne pouvons pas faire l'impasse sur cette réflexion."
Yuval Noah Harari-dans l'OBS-
"Sapiens" une brève histoire de l'humanité- Editions Albin-Michel










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