mardi 20 juillet 2010

AÏE UN POETE -deuxième service-



".../...Ouaip, tout ça c'est bien beau! Des grands mots, encore des grands mots, l'obscur, l'inconnu et patin couffin! Et puis, de toute façon, de la poésie comme vous dites, nous, on connaît pas; ça doit être l'oiseau rare".
C'est bien ce que vous pensez, mes amis, n'est-ce-pas? Je m'en doutais. D'abord oui, ce sont des grands mots. Et alors? pourquoi n'auriez-vous pas droit aux grands mots? Quand on parle aux gens avec des petits mots on les rapetisse. Nous ne sommes pas à la télévision tout de même.

Ensuite, oui, bien sûr, vous ne connaissez pas la poésie dont je parle. C'est qu'aucun de vous n'a encore rencontré le bon poème. Qu'est-ce que c'est le bon poème? Pas celui qui plaît, qui vous paraît bien fait et agréable, non. Celui qui vous subjugue, qui vous prend à la gorge, qui vous retourne l'âme comme un gant, qui vous fait un vertige comme au bord d'un abîme. Celui dont vous jurerez qu'il n'a été écrit que pour vous. Le plus fort de l'affaire, c'est que ce peut-être un poème de rien, modeste et sans tapage, qui vous vient par hasard. Il peut avoir été inventé par un vieux Chinois il y a mille ans, une villageoise marocaine, un jeune révolutionnaire russe, un Indien Navajo ou un va-nu-pieds des bistrots parisiens! Mais celui-ci et bien d'autres vous attendent parmi les mille milliards de poèmes qui courent le monde. "Le poème est toujours marié à quelqu'un" disait René Char. L'avantage en poésie c'est que la polygamie est la règle: vous pouvez vous marier mille fois à des poèmes sans divorcer des autres. Et vous voilà riche de mille passions, toutes différentes.

Bon, et maintenant comment les trouver ces poèmes prévus forcément pour vous? ça serait comme trouver l'aiguille dans la botte de foin, non? C'est relativement facile. A quelques conditions. Je vous explique.



Premièrement il faut deux poils d'effort, un poil de paresse et une grosse tignasse de patience.
Désolé pour l'effort mais comme disait ma grand-mère qui mettait la confiture sur l'étagère du haut: on n'a rien sans effort. Cependant vu le vertige que je vous promets, ça ne devrait pas être insurmontable. Il faut donc que vous vous mettiez en chemin, que vous entriez dans la jungle des livres et que vous avanciez au hasard, pas à pas, rien ne presse, pardi! Le truc c'est de se promener sur les terres du poème comme on traverse un paysage. Et vous savez que ce n'est pas toujours sur les chemins balisés et les sites à pancartes trois étoiles qu'on fait les plus belles découvertes. Alors faites votre propre sentier, cherchez derrière les buissons, soulevez les pierres, perdez-vous, prenez des raccourcis si ça vous chante. C'est là qu'il faut cultiver sa paresse: il faut savoir flâner, bader, traîner les pieds, s'asseoir à tout bout de champ, s'arrêter au drôle de petit détail et si d'un coup la pente devient trop forte, faîtes un détour. Pourquoi non?
Vous n'avez de comptes à rendre à personne, pas de formulaire à respecter, pas de questionnaire à remplir après usage, pas de professeur à satisfaire ou d'ami à épater. Soyez seulement patients. Revendiquez la lenteur: dans notre monde à toute vapeur c'est un droit délicieux dont on nous privés. Profitez-en, en poésie... ce sont les lents qui gagnent. Là-encore c'est comme pour le paysage: traverser une colline en TGV, pour la connaître et l'aimer, donc la comprendre, c'est pas fameux

Deuxièmement, je vous conseille d'oublier tout ce que vous croyiez de la poésie jusqu'à maintenant, qu'un poème c'est forcément ci ou ça, de la rime, des vers bien balancés, de jolis mots, des sentiments tristes, qu'il faut l'apprendre par coeur, le décortiquer comme un crabe, l'analyser pour isoler le virus ce-que-le-poète-a- voulu-dire, j'en passe et des pires.
Prenez, par exemple, le cas de la rime. On la trouve dans la poésie, oui (dans la chanson et dans la pub aussi notez bien) mais elle est aussi indispensable à la poésie que la barbe à votre grand-oncle Nestor. Sans doute qu'elle lui va bien, la barbe, à Nestor mais est-ce qu'il ne serait plus Nestor dans sa barbe?
Et si je vous dis: "Ce matin enfin Alain mon cousin a pris un bain", de la rime i y en a en veux-tu en voilà, mais de la poésie? autant que de léopards en Laponie! Bref, la rime, ce n'est ni bien ni mal, c'est un choix parmi cent et il y a bien d'autres façons de faire chanter la langue si c'est de chanter qu'il s'agit.



Alors, vous entends-je ronchonner, rime ou pas rime, à quoi on reconnaît le poème? Et bien non pas à telle ou telle forme mais au fait que ça bouge dans la langue. Quand la langue vous dépayse comme si vous entendiez votre propre langue comme une langue étrangère, que ça sonne neuf, bizarre aux yeux et à l'oreille. Bref si vous vous dites: "C'est bien ma langue mais je n'ai jamais vu ma langue dans cet état", probable que vous êtes en face d'un poème. C'est que dans la poésie la langue est émue, remuée à l'intérieur, et quand on est ému, on ne parle plus pareil: la voix, le rythme changent. Ceci dit, secouer les puces à la langue, ça ne suffit pas pour faire de la poésie. Coluche, qui le faisait très bien pour se moquer de ceux qui la portent bien propre et repassée comme une cravate, n'était pas exactement un poète...
Que dites-vous? La musique des mots alors? Oui, si la musique en question ce n'est pas seulement Mozart mais aussi le jazz et le rock, le tam-tam et la kora, le volet qui claque et la porte qui grince. Et de toute façon, réduire la poésie à la musique c'est comme réduire la mer au bruit des vagues.


C'est que, voyez-vous, mes amis, il y a autant de sortes de poèmes que d'espèces animales sur la planète. Sous le même nom de poésie vous trouverez le haïkaï japonais, ce curieux papillon à trois ailes qui en vous effleurant à peine peut vous mettre cul par-dessus tête, ou la légende des siècles, beau monstre à mille bouches qu'il faut une vie entière pour connaître de la queue à la corne! Le poème ce n'est pas la fable ou la comptine, le sonnet ou l'élégie, c'est cela et mille autres choses, parce que la poésie est une invention perpétuelle de formes neuves, inattendues, imprévues. C'est cet imprévu que le lecteur de poésie recherche et espère- voici donc un sésame: on ne peut aimer la poésie qui si on aime être étonné, dérangé, déconcerté.../...


-Aïe un poète-
Jean-Pierre Siméon
à suivre...

2 commentaires:

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...